EXTRÊME EMBARRAS DU PAPE
terborough , le mit en liberté , et l'orage se dissipa. Le duc de Parme étoit encore bien plus alarmé pour lui-même : il comptoit sur l'indignation de l'empereur qui ne demanderoit qu'un prétexte pour l'accabler, La proposition d'assurer à un flls de la reine d'Espagne la succession de Toscane , de Parme et de Plaisance lui faisoit déjà voir une garnison impériale dans ces deux places , et se croire perdu sous le joug des Allemands. Il eut recours au cardinal Albéroni, et conseilla au roi d'Espagne de s'armer au commencement de l'hiver, et avec éclat, pour tenir les Allemands en crainte.
Cellamare donnoit les mêmes conseils, surtout depuis la prise de Cagliari. Le pape étoit dans les mêmes frayeurs. Il souhaitoit ardemment la neutralité de l'Italie; il ne l'espéroit que de l'établissement de la paix entre l'empereur et l'Espagne. Il ordonna à son nonce à Paris de presser le régent d'agir pour la procurer, mais par insinuations seulement, tant il redoutoit de choquer la cour de Vienne, et d'entretenir sur cette affaire une correspondance exacte avec son nonce à Madrid.
Il se trouvoit alors en d'étranges embarras entre les cours de Madrid et de Vienne , par les engagements où la frayeur de la dernière l'avoit fait entrer. Bentivoglio, tout nouvellement, n'avoit rien oublié pour l'épouvanter des alliances que la France faisoit avec les protestants , et pour le presser de se lier avec l'empereur. Il vouloit aussi qu'il travaillât au rétablissement du Prétendant , avec son peu de sens et de jugement ordinaire, comme si ce projet avoit pu être compatible avec une alliance étroite avec l'empereur, si lié avec le roi d'Angleterre. Les Impériaux, maîtres en Italie, et qui savoient que la frayeur étoit le seul moyen d'obtenir tout du pape, l'effrayèrent tellement, par la persuasion et la colère qu'ils feignirent de ce qu'il étoit de concert de l'entreprise de l'Espagne , que , pour s'en laver , il avoit écrit ce bref au roi d'Espagne , dont on a parlé , et qu'il avoit depuis approuvé son nonce de ne l'avoir pas rendu. Mais menacé de plus en plus, il le fit imprimer, comme on l'a dit, en distribua des copies à tous ses nonces, exigea non-seulement de celui d'Espagne de le remettre enfin au roi , mais prétendit encore qu'il en tirât réponse , qu'il se croyoit due , pour démentir aux yeux de toute l'Europe l'énorme calomnie qu'on lui imputoit d'être de concert de son entreprise contre l'empereur, dont il paraphrasoit la nécessité de se laver. Il écrivit d'une manière pathétique et personnelle à Albéroni , dont la promotion n'avoit été faite que sur une parole à laquelle il avoit si cruellement manqué ; et comme les induits qu'il avoit accordés au roi d'Espagne sur le clergé d"Espagne et des Indes, qu'il avoit révoqués, comme on l'a dit, en même temps qu'il avoit écrit ce bref au roi d'Espagne , mais que ces induits étoient entre les mains d'Albéroni et d'Aubenton , il ordonna à Aldovrandi , qu'au cas qu'ils refusassent de les lui remettre , d'écrire à tous les prélats d'Espagne qu'ils étoient révoqués , de leur défendre d'en rien payer , et de montrer à Albéroni la lettre par laquelle il lui ordonnoit de le faire. Le pape ne put tellement se couvrir , et se parer du devoir d'impartialité de père commun, et de l'obligation de manifester la pureté de sa conduite, qu'il n'avouât à Aldovrandi sa crainte des plaintes que l'em.pe-
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reur faisoit des induits qu'il avoit accordés , et de ses menaces , qui suivoient toujours les moindres complaisances de Rome pour l'Espagne. Il étoit d'autant plus embarrassé que ses différends avec cette cour n'étoient pas terminés : il ne prétendoit rien moins que d'obliger le roi d'Espagne d'annuler par un décret tous ceux qu'il avoit faits depuis neuf ans contre les prétentions de la juridiction ecclésiastique , et il comptoit pour l'obtenir sur la reconnoissance d'Albéroni de sa promotion si nouvelle, sur l'attachement pour lui d'Aubenton, et sur le crédit de tous les deux.
En même temps il fit voir à l'empereur , par son nonce à Vienne , ce bref si offensant qu'il avoit écrit au roi d'Espagne, et depuis fait imprimer et répandre, et il espéroit par là se laver du soupçon d'intelligence avec l'Espagne, et détourner l'orage qu'il craignoit, peut-être môme faire accepter sa médiation. Mais la froideur et la sécheresse de la cour de Vienne répondoit peu et souvent point à tant de prostitution. La suspension d'armes en Italie , que le pape lui avoit proposée de concert avec l'Espagne, ne reçut pas la moindre réponse. Les uns crurent que l'empereur n'y consentiroit point par la médiation du pape; d'autres qu'il avoit dessein d'envahir l'Italie , dont il ne vouloit point perdre l'occasion. Le pape avoua au cardinal Acquaviva que ses démarches n'avoient et n'auroient aucun succès, qu'il n'en failoit attendre que par la France et l'Angleterre, mais que l'empereur étoit prévenu au dernier point contre tous ceux qui lui parloient de paix, et qu'il protestoit tous les jours qu'il renonceroit plutôt à la couronne impériale qu'à ses prétentions sur celle d'Espagne.
Acquaviva , autant pour son intérêt que pour celui du roi d'Espagne , le sollicitoit de profiter du désordre et de la consternation où étoient les Allemands du royaume de Naples , de l'empressement que tous les habitants témoignoient de changer de domination; d'y accorder un pardon général, et l'abolition, non de tout impôt, mais de tous ceux que les Allemands y avoient mis , parce qu'on n'y pouvoit rien espérer de la force, mais de la seule bonne volonté des nombreux habitants; de ne pas laisser le temps aux Impériaux de finir la guerre de Hongrie; enfin d'envoyer au commencement du printemps une forte escadre en Italie, et une puissante armée pour y maintenir l'équilibre et protéger le duc de Parme. Mais rien n'étoit dispos'é pour entreprendre sur Naples, de sorte qu'Acquaviva ne voulut pas risquer beaucoup de seigneurs napolitains qui s'étoient offerts à lui d'exposer leur vie en se déclarant , et les maintint seulement dans les bonnes dispositions où ils étoient. Acquaviva ajoutoit à ses conseils au roi d'Espagne que , s'il n'étoit pas en état de secourir les princes d'Italie et qu'il voulût faire la paix avec l'empereur, il ne la pouvoit obtenir que par la France et l'Angleterre, et ne [dcvoit] point compter sur les offices du pape, que Vienne méprisoit parfaitement.
Albéioni jugeoit, comme Acquaviva, des propositions que les Napolitains lui faisoient. Il aurait pourtant voulu que le mécontentement général se fît sentir quelquefois pour exciter le châtiment, et par conséquent aliéner encore plus les peuples. Il faisoit ses disposilinn;- pour
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avoir au printemps une escadre de trente navires de guerre, viuj^L mille hommes de débarquement, un train d'artillerie de cent cinquante pièces de canon. Il envoya en Hollande le chef d'escadre Castaneda pour acheter sept vaisseaux équipés et armés en guerre , et à Ragotzi un François nommé Boissiraieux, bien instruit de tout ce que le roi d'Espagne pouvoit et vouloit faire pour entretenir la guerre en Hongrie , et pour l'être lui-même en quel état elle étoit et quel fondement il y pouvoit faire. Il ne vouloit point de paix; mais, comme il ne le pouvoit témoigner avec bienséance, il fit part aux cours étrangères de ce qui s'étoit 1 1 passé en gros entre le colonel Stanhope et lui sur les propositions de || paix. Il y fit entendre que le colonel Stanhope et le sieur Bubb avoient trouvé ses réponses raisonnables, et dépêché en Angleterre. Il se paroit en même temps de la suspension du second embarquement en considération des offices de la France et de l'Angleterre, insisloil sur l'équilibre , et sur être en liberté d'agir si la négociation ne réussissoit pas. Son but étoit de ne prendre aucun engagement et de conserver la liberté de prendre, suivant les conjonctures, les partis qu'il jugeroit à propos. L'état dangereux du roi d'Espagne les pouvoit bientôt changer.
On le crut, ou on le voulut croire si mal qu'on lui fit faire, comme on l'a dit, un testament sur la fin d'octobre, duquel, outre la reine et Albéroni, il n'y eut que le P. Daubenton et le duc de Popoli qui en en eussent connoissance. Il fut signé par un notaire de Madrid trèsobscur. Six grands furent appelés ensuite, qui signèrent que c'étoit la signature du roi et son testament , mais saiis qu'ils sussent rien de ce qu'il contenoit. Cela renouvela les bruits ci-devant remarqués sur la reine, et on fit plusieurs réflexions sur la confiance du contenu du testament, dont Popoli était le seul seigneur qui en eût le secret, à l'exclusion même des ministres, ce qui surprit d'autant plus qu'il étoit gouverneur du prince des Asturies , et publiquement mal avec le cardinal , qu'il se piquoit de mépriser.
Ce triste état du roi d'Espagne servit au cardinal à éluder les nouvelles instances du pape, dont on vient de parler, mais il ne parut pas abattre le courage du premier ministre. Ses discours ne témoignèrent ni frayeur ni foiblesse. Il brava même, et fort en détail, sur la puissance qu'on vouloit attribuer à l'empereur , en entretenant l'ambassadeur de Sicile. Celui de Hollande parloit comme le cardinal, ce qui faisoit croire la Hollande unie avec l'Espagne. La même confiance ne paroissoit pas à l'égard de la France, beaucoup moins encore pour l'Angleterre. On ne doutoit pas que le cardinal ne choisît la médiation des Élats généraux.
Vers la fin de novembre, la santé du roi d'Espamie fut tout à fait rétablie : le sommeil, l'appétit, les forces, l'embonpoint-, mais l'esprit demeura si frappé de sa fin comme imminente qu'il vouloit sans cesse son confesseur auprès de lui. Il le retenoit souvent jusqu'au moment qu'il se mettoit au lit avec la reine. Souvent encore il l'envoyoit chercher au milieu de la nuit; mais cette foiblesse ne s'étendoit pas sur d'autres choses, et il ne paroissoit pas au dehors qu'il eût été malade.