‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 279 sur 319 · I . La date n'a pas été compîclée par Saint-Simon · texte numérisé non relu

I . La date n'a pas été compîclée par Saint-Simon

[1717] ENTRE l'archevêque DE TOLÈDE ET MOI. 383

pense. Tout le reste étoit distribué aux pauvres du diocèse avec tant de promptitude qu'il étoit rare qu'il ne fût pas réduit aux expédients pour c.chever chaque année. Il joignoit avec aisance la dignité avec l'humilité et il étoit adoré à la cour et dans tout son diocèse , et dans une singulière vénération. Nous nous visitâmes en cérémonie ; bientôt après nous nous vîmes plus librement et nous nous plûmes réciproquement. Un de ses aumôniers nous servoit d'interprète. Étant un jour chez lui, il me demanda s'il n'y auroit pas moyen de nous parler latin , pour parler plus librement et nous passer d'interprète. Je lui répondis que je l'entendois passablement, mais qu'il y avoit longues années que je ne m'étois avisé de le parler. Il me témoigna tant d'envie de l'essai , que je lui dis que le plaisir de l'entretenir plus librement me feroit passer sur 1 1 honte du mauvais latin et de tous les solécismes. Nous renvoyâmes l'interprète, et depuis nous nous vîmes toujours seuls et parlions latin. Après plusieurs discours sur la cour , le gouvernement d'Espagne , et quelques-uns aussi sur celui de France et sur les personnages, où nous parlions avec confiance, il me mit sur la constitution, et ne pouvoit revenir de la frénésie françoise qui là-dessus l'étonnoit au dernier point : ce Hélas I me dit-il , que vos évêques se gardent bien de faire comme nous. Peu à peu Rome nous a, non pas subjugués, mais anéantis au point que nous ne sommes plus rien dans nos diocèses. De simples prêtres inquisiteurs nous font la leçon : ils se sont emparés de la doctrine et de l'autorité. Un valet nous apprend tous les jours qu'il y a une ordonnance de doctrine ou de discipline affichée à la porte de nos cathédrales , sans que nous en ayons la moindre connoissance. Il faut obéir sans réplique. Ce qui regarde la correction des mœurs est encore de l'inquisition. Les matières de l'officialité , il ne tient qu'à ceux qui y ont affaire de laisser les officialités et d'aller au tribunal de la nonciature , ou s'ils ne sont pas contents des officialités , d'appeler de leurs jugements au nonce , en sorte qu'il ne nous reste que l'ordination et la confirmation sans aucune sorte d'autorité , et que nous ne sommes plus évêques diocésains. Le pape est diocésain immédiat de tous nos diocèses, et nous n'en sommes que des vicaires sacrés et mitres uniquement pour faire des prêtres et des fonctions manuelles , sans oser nous mêler que d'être aveuglément soumis à l'inquisition , à la nonciature , à tout ce qui vient de Rome, et s'il arrivoit à un évêque de leur déplaire en la moindre chose . le châtiment suit incontinent , sans qu'aucune allégation ni excuse puisse être reçue , parce qu'il faut une soumission muette et de iDête. La prison , l'envoi liés et garrottés à l'inquisition , souvent à Rome , sont des exemples devenus rares , parce qu'ils ont été fréquents et qu'on n'ose plus s'exposer à la moindre chose, quoiqu'il y en ait encore eu de récents en cette dernière sorte. Voyez donc, monsieur, ajouta-t-il, quelle force peut donner à la constitution l'acceptation des évêques des pays réduits dans cette soumission d'esclaves tels que nous sommes en Espagne , et en Portugal , et en Italie , à plus forte raison les universités et les docteurs particuliers, elles corps séculiers, réguliers et monastiques. Mais je vous dirai bien pis, ajoula-t-il avec un air pénétré. Croyez- vous que pas un de nous eût osé accepter la constitution, si le

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pape ue nous l'eût pas lait conimaiider par son nonce ? l'accepter eût été un crime qui eût été très-sévèrement châtié; c'eût été entreprendre sur l'autorité infaillible et unique du pape dans l'Église, parce que oser accepter ce qu'il décide, c'est juger qu'il décide bien. Or, qui sommesnous pour joindre notre jugement à celui du pape? Ce seroit un attentat : dès qu'il parle , nous n'avons que le silence en partage. L'obéissance et la soumission muette et aveugle, baisser la tête sans voir, sans lire, sans nous informer de rien, en pure adoration. Ainsi, même bien loin d'oser contredire , 'proposer quelque chose , demander quelque explication, il nous est interdit d'approuver, de louer, d'accepter en un mot toute action, tout mouvement, toute marque de sentiment et de vie. Voilà, monsieur, la valeur des acceptations de toutes les Espagnes, le Portugal. l'Italie, dont j'apprends qu'on fait tant de bruit en France, et qu'on y donne comme un jugement libre de toutes les Églises et de toutes les écoles. Ce ne sont que des esclaves à qui leur maître a ouvert la bouche par permission spéciale pour celte fois, qui leur a prescrit les paroles qu'ils dévoient prononcer, et qui, sans s'en écarter d'un iota, les ont servilement et littéralement prononcées. Voilà ce que c'est que ce prétendu jugement qu'on fait tant sonner en France que nous avons tous unanimement rendu, parce qu'on nous a prescrit à tous la même chose. » Il s'attendrit sur un malheur si funeste à l'Église et si contraire à la vérité et à la pratique de tous les siècles , et me demanda un secret tel qu'on peut se l'imaginer, que je lui ai fidèlement gardé tant qu'il a vécu, mais que je me suis cru obligé aussi de révéler dès que sou passage à une meilleure vie, auquel toute la sienne ne fut qu'une continuelle préparation , l'eut mis hors d'état de rien craindre de m'avoir parlé selon la vérité et la religion.

L'empereur commençoit à faire sentir son mécontentement au pape. Le vice-roi de Naples trouva mauvais , par son ordre , que le collecteur apostolique usurpât la qualité de nonce. Il le fit sortir de Naples en vingt-quatre heures, et en quarante-huit de tout le royaume, et avec lui tous les officiers de la nonciature. Rien n'en put retarder l'exécution, Rome , qui la traita d'attentat , n'osa s'en plaindre qu'à l'Espagne comme la partie la plus foible, et déclara que c'étoit à elle à qui elle attribuoit cette offense, pour lui avoir manqué de parole sur l'usage de sa flotte, et donné lieu de croire que le pape étoit d'intelligence avec elle pour 'enlever la Sardaigne à l'empereur. Aldovrandi eut ordre de se fonder sur un si beau raisonnement pour demander que les choses fussent remises dans leur ancien état, à faute de quoi le pape déclaroit le roi d'Espagne redevable à Dieu et au monde de toutes les vexations où Sa Sainteté se trouveroit exposée , laquelle gardoit en même temps un silence de frayeur à l'égard de l'empereur.

L'évêché de Malaga avoit été proposé en consistoire pour Albéroni par le pape. Il en avoit reçu de sanglants reproches des Allemands. Il chercha donc à les apaiser à la première occasion. Elle se présenta bientôt, et la sagacité du pontife y parut incomparable, aussi bien que la délicatesse de la conscience d'Albéroni. Il avoit voulu être évêque, bien que cardinal, et avoir quatre-vingt-dix mille livres de rente de l'évêché de

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