Stanislas Leczinski
5. Nous laissons au texte de d'Argenson , comme à celui de Saint-Simon, les irrégularités grammaticales que d'autres éditeurs ont cru devoir rectifier.
faisoit venir alors le Prétendant ' en Angleterre , et on le rétablissoit ; ce qui donnoit trop d'ouvrage audit électeur de Hanovre pour lui laisser le temps de se mêler des affaires d'Allemagne. Pour lors on faisoit la loi à l'empereur, à qui on donnoit les affaires que je vais dire : on faisoit éclore les liaisons prises avec l'électeur de Bavière, la maison palatine et les électeurs ecclésiastiques; on recueilloit toutes leurs prétentions et les griefs du corps germanique , sans augmenter aucunes jalousies entre les catholiques et les protestants, et on renouveloit le traité de Westphalie pour la liberté germanique. Les Turcs étoient déjà en guerre avec l'empereur ; on animait cette guerre , et on faisoit du prince Ragotsky un roi de Hongrie et de Transylvanie. En même temps l'Espagne descendoit en Italie et y reprenoit le Milanois et les Deux-Siciles, ce qui, comme je l'ai dit, donnoit assez d'ouvrage à l'empereur tout à la fois.
« C'étoit alors l'occasion à la France de paroître ayant armé puissamment jusque-là sans se déclarer; et pour lui donner part au gâteau et à la dépouille universelle de l'empereur , on nous donnoit les dix provinces des Pays-Bas catholiques 2; ce qui rempliroit notre beau dessein de n'avoir au nord et au nord-est que le Rhin pour barrière.
« La puissance de cette ligue et l'affoiblissement total de l'empereur nous vengeoit assez de nos pertes précédentes par le traité d'Utrecht. L'Angleterre , si occupée par le Prétendant et la Hollande , sans l'Allemagne et sans l'empereur , n'osoit nous traverser : et de plus on garantissoit à M. le duc d'Orléans la future succession de France , si elle venoit à s'ouvrir , et cela par un traité particulier entre elle , la Suède et le czar, sans en avoir rien communiqué avec l'Espagne.
« Charles XH, semblable et surpassant le grand Gustave-Adolphe, au milieu de l'Allemagne avec soixante mille hommes, y faisoit la loi, et tiroit de grandes richesses pour soutenir la guerre de Jutland , Hambourg, Saxe , Prusse et du reste de l'Allemagne. Il régloit en même temps la future succession de l'empereur entre ses héritiers naturels.
ce Alors il y avoit à Paris un grand, seigneur d'Espagne, appelé don Manuel , envoyé par Albéroni comme simple voyageur , mais pour s'aboucher avec le sieur Hogguer, dépositaire de tous ces secrets. Ils s'assemblèrent tous les soirs ensemble chez Mlle Desmares, illustre comédienne et maîtresse d'Hogguer. Ils soupoient ensemble; mais avant souper et pendant la comédie , il s'enfermoient ensemble , travailloient sur des cartes géographiques et écrivoient beaucoup.
ce Cependant le baron de Gœrtz , pour donner de la jalousie et piquer la curiosité de M. le duc d'Orléans, avoit fait cette manœuvre-ci : il avoit fait écrire la partie la moins importante et la moins secrète de ces projets partie en chiffres, en sorte que cette dépêche étoit tombée entre les mains de notre résident à Berlin, lequel n'avoit pas manqué de l'en-
^ . Jacques Stuart , qui prenait le nom de Jacques III.
2. Ces provinces, qui répondent à peu près au royaume de Belgique actuel, sont: le llainaut, la Flandre occidentale, la Flandre orientale, le Brabaut méiidional , le Brabant septentrional, les provinces d'Anvers, de Namur, de Liège, de Luxembourg , de Limbourg.
voyer d'ahord à M. le duc d'Orléans. On y voyoit bien que don Manuel étoit à Paris pour cela de la part d'Albéroni , mais on y trouvoiL qu'il correspondoit pour cela avec un Suédois nommé Sobrissel. On faisoit de grandes perquisitions pour découvrir où étoit ce Sobrissel à Paris , et on ne trouvoit rien, on savoit seulement qu'il étoit fils d'un sénateur de Suède. Mais ce nom de Sobrissel couvroit celui d'Hogguer, qui étoit désigné par là. Mon père, alors garde des sceaux de France, avoit conservé des émissaires de la police; il avoit rais plus de cent personnes à cette découverte , et on ne trouvoit rien , comme je dis.
« Alors M. le duc d'Orléans manda Hogguer pour le savoir. Celui-ci, fidèle à la France , songea d'abord à la bien servir , mais en ne trahissant point la cause étrangère dont il étoit chargé. Il savoit que le régent devoit y être admis à de bonnes conditions et à propos , et le temps en étoit venu par l'inquiétude et la jalousie dont il étoit piqué. Il est vrai qu'il ne pouvoit être admis qu'avec dépit de la part de l'Espagne , qui avoit ses intérêts particuliers contre lui; mais la Suède n'étoit là dedans que pour favoriser le régent, et ce fut cette admission qui chagrina l'émissaire d'Albéroni , comme je vais dire , s'imaginant que Hogguer le trahissoit totalement après lui avoir fait signer le traité.
« Le régent s'étoit donné de grands mouvements du côté de Suède, de Parme et de Madrid, et l'abbé Dubois ne venoit à bout de rien sur la découverte des grands projets qui transpiroient du roi de Suède et d'Albéroni. Le régent manda donc la Desmares , et l'interrogea sur le comportement d'Hogguer et de don Manuel, qu'il savoit souper chez elle tous les soirs. Elle lui dit tout ce qu'elle savoit, et lui envoya Hogguer. Celui-ci fit bientôt ses ouvertures au régent, et il lui apprit [que Sobrissel] n'étoit autre chose que lui Hogguer; qu'il étoit le confident de tout, et qu'il ne tenoit qu'à lui régent d'entrer dans l'alliance. Il lui montra ses pleins pouvoirs, où il y avoit carte blanche sur cela. Le régent se défioit cependant d'Albéroni , et qu'il n'y eût là dedans quelque article contre lui. Il voulut avant toutes choses gagner don Manuel ; il chargea Hogguer de lui ofi'rir une plus forte récompense s'il vouloit quitter l'Espagne , et s'attacher à la France , savoir : un million d'argent comptant, une belle terre, le cordon bleu, le grade de lieutenant général et un gouvernement.
a Hogguer s'acquitta de cette négociation en homme d'esprit et adroit ; mais il ne put si bien faire que don Manuel ne crût d'abord qu'il étoit trahi par Hogguer. Il s'emporta contre lui extrêmement; le lendemain il l'envoya chercher ; il lui parla avec douceur , lui demanda même pardon de tout ce qu" ^ilui avoit dit la veille ; il ajouta qu'il voyoit bien cependant qu'il avoit perdu en un moment le fruit, du côté de l'Espagne, de tous ses travaux; qu'il avoit le cœur serré; qu'il n'avoit plus vingt-quatre heures à vivre, et que pour rien au monde il ne trahiroit sa patrie. En efl"et, don Manuel tomba dans une grosse fièvre; on lui envoya Chirac ' ; il mourut la nuit suivante.
^ . Chirurgien célèbre dont il est souvent question dans les Mémoires de. Saint-Simon.
« Albéroni chargea de la suite de cette affaire le marquis Monti ' , que nous avons gagné depuis , et qui a joué un grand rôle pour nous à l'élection du roi Stanislas en 1733, et décédé en 1737 ; mais il n'eut pas tout le secret de cette affaire comme don Manuel.
« Le régent continua à perfectionner cette négociation avec Hogguer. Voyant les pleins pouvoirs qu'il avoit de la Suède , il étoit charmé d'être si bien tiré d'une intrigue qu'il lui faisoit tant de peur pour ses propres intérêts. Il offrit d'abord cinq cent mille écus par mois à la Suède. Jîogguer stipula de conclure sans l'abbé Dubois , puisque par là le traité (le quadruple alliance alloit au diable , et qu'on soupçonnoit justement ledit abbé Dubois d'être pensionné par l'Angleterre ^
ce Tout étant d'accord entre le régent et Hogguer, le régent manda l'abbé Dubois, et, en présence d'Hogguer, il le traita de coquin et de cuistre. Voilà donc, dit-il, quels sont vos travaux pour découvrir la chose la plus capitale ciu'il y eût alors en Europe. J'en ai plus fait en un quart d'heure avec cet homme ^ et ici, que vous dans toute l'Europe en six mois , et votre Angleterre, et le diahle qui vous emporte.
« Il fut question de savoir qui on enverroit en Suède pour ratifier et achever les détails de conclusion. Le régent voulut que ce fût Hogguer, et qu'il partît la nuit même s'il se pouvoit , ou la nuit d'après. Hogguer demanda des instructions-, l'abbé Dubois dit qu'il n'y avoit personne qui pût mieux les dresser qu'Hogguer lui-même. Celui-ci y travailla toute la nuit; on les expédia et on les signa sur-le-champ, et il alloit partir, lorsqu'on reçut un courrier de Dunkerque qui apprit la mort du roi de Suède-, ce qui finit à l'instant toute l'aventure et tous ces vastes projets. »