‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 312 sur 319 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

4â6 ^ NOTES.

de Charles XII; mais ils ne disent rien des négociations que le roi de Suède entretint avec le régent. Ce curieux complément des histoires les plus célèbres de Charles XII se trouve dans les Mémoires inédits du marquis d'Argenson. Il tenait les détails qu'il donne du Suédois qui avait servi d'intermédiaire entre Charles XII et le régent , du banquier Hoggers ou Hogguer :

« Personne, dit-il, ne possède plus au juste les desseins du roi de Suède que Hogguer , qui me les a contés ainsi qu'il suit : Charles XII faisoit la paix avec le czar, et en même temps formoit avec lui une alliance offensive et défensive, pour, eux deux, s'emparer du pays à leur convenance dans le Nord, anéantir le pouvoir du Danemark, détrôner Auguste ' et maltraiter le roi de Prusse , rétablir la liberté germanique et donner de furieuses affaires à l'Angleterre chez elle. Il s'appuyoit de l'Espagne, où régnoit alors, pour ainsi dire, Albéroni , ministre à desseins vastes ; il procuroit à l'Espagne le recouvrement de ses anciens domaines d'Italie, et il engageoit la France, dès qu'elle voudroit, dans ses desseins , en lui procurant les Pays-Bas ; et par cette alliance , le régent étoit sûr d'un appui bien puissant pour monter sur le trône de France, si la succession en devenoit vacante pour lui: car cet appui-là étoit bien plus fort que celui du traité de Londres ou quadruple alliance-, qui n'entroit que dans un médiocre tourbillon de desseins . en sorte que le roi Georges n'étant pas inquiété pour son usurpation , il se soucioit peu des inquiétudes qu'on feroit essuyer au duc d'Orléans-, et même si le roi d'Espagne savoit alors opter pour la France et abandonner l'Espagne , l'Angleterre se faisoit un mérite auprès de toute l'Europe d'assurer si bien l'équilibre général , et y sacrifioit les intérêts de son allié le duc d'Orléans. Mais le héros du Nord, Charles XII, homme à parole inviolable et poussant la magnanimité jusques à la folie, auroit plutôt manqué à tout qu'à son allié. Il eût plutôt déféré aux intérêts de la France, plus voisine de lui et plus concourante à ses vastes desseins, que pourvu aux desseins de l'Espagne contre le régent, d'autant que les intérêts d'Espagne de ce côté-là n'entroient pour rien dans leurs projets communs , et qu'il rendoit assez de services à l'Espagne en lui procurant l'Italie.

a A l'égard du czar, celui-ci trouvoit un grand avantage à dominer ainsi dans tout le Nord conjointement avec la Suède ; il voyoit son empire mieux établi que la puissance suédoise: celle-ci ne tenant qu'à la vie seule et au grand mérite de son roi , ne se soutiendroit pas après lui comme la sienne. Il voyoit toujours les Sarmates et les Goths se répandre de nouveau, donner la loi comme autrefois au reste de l'Europe: il aguerrissoit ses troupes. Ainsi il etlt marché d'un parfait concert avec Charles XII à ces desseins : et quelle puissance c'eût été , les deux extrémités de l'Europe étant jointes ensemble, savoir Suède et Moscovie avec Espagne et France! Par leur position, nul concours d'intérêt, nulle rivalité ne les eût mis en jalousie et en défiance , et on eût été

i. Frédéric-Auguste, roi de Pologne depuis 1697. 2. A^oy. sur ce traité les Mémoires de Saint'Simon,

jusques au bout si la mort ne fût venue rompre leurs desseins dès leur principe , en abattant la tête de l'auteur , qui s'exposoit aussi avec trop de prodigalité de son bonheur.

a Par ce projet , la Suède cédoit-à la Russie l'Ingrie • , l'Esthonie et la Livonie: mais de cette dernière province, la Suède se réservoit Riga et dépendances. Elle cédoit encore à la Russie un canton de Finlande. La Suède faisoit la conquête entière de la Norwége sur le Danemark , et cela étoit déjà bien avancé quand Charles XII fut tué; ensuite Charles XII tomboit en Danemark et abolissoit le droit du Sund^ Pour en fermer le passage et obvier aux secours des Anglois, le czar mettoit sur pied une flotte formidable , qui se combinoit avec celle de Suède , alors sur un bon pied. On conquéroit sur la Pologne, à frais communs, une petite province fort à la convenance de la Russie. On donnoit à la Suède la Poméranie et le Mecklenbourg. On dédommageoit le duc de Mecklenbourg , alors en querelle avec ses sujets , comme il y est resté depuis ; on lui donnoit une province qu'on prenoit sur la Prusse. On attaquoit le roi de Prusse pour le punir de s'être mê]é, comme il avoit fait, de la précédente guerre de Pologne. On lui montroit que toutes ses belles troupes 3 n'étoient composées que de faquins. Et qui est-ce qui eût pu ni voulu le secourir ? On le privoit , comme j'ai dit , de ce qu'on donnoit en indemnité au duc de Mecklenbourg, et de quelques postes à la convenance de la Russie. De là on entroit en Saxe et en Pologne ; on détrônoit une seconde fois le roi Auguste pour replacer le roi Stanislas ^ sur le trône de Pologne. On ôtoit encore au roi Auguste son électoral de Saxe , et on y mettoit la branche aînée de Saxe-Gotha.

ce Le traité étoit déjà signé avec l'Espagne par les travaux qu'y avoit faits le cardinal Albéroni : l'Espagne envoyoit vingt vaisseaux de guerre au Sund, pour se joindre à ceux de Russie et de Suède et prévenir les Anglois. L'Espagne fournissoit cinq cent mille piastres par mois.

« De Danemark , Charles XII descendoit à Hambourg , obtenoit aisément de cette riche république de gros secours en argent, et la déchargeoit de toute la tyrannie du Danemark. Bientôt le Danemark, pris de tous côtés , demandoit grâce , et on lui accordoit une paix dont on étoit bien sûr de la durées

K Charles XII, avec six mille braves Suédois, gens fort aguerris et enflés de leurs anciennes victoires, descendoit en Allemagne, tandis que le czar agissoit aussi avec une armée formidable dans cette même partie de l'Europe, où il a à cœur d'avoir pied. Là on agissoit ofl"ensivement contre l'électeur de Hanovre , qui est aussi roi d'Angleterre. On

^. Aujourd'hui partie de la province de Saint-Pétersbourg.

2. C'est-à-dire le droit que l'on prélevait sur les navires qui traversaient le Sund.

3. On sait que Frédéric-Guillaume I", alors roi de Prusse, s'attachait à organiser des régiments dont les hommes étaient remarquables par leur haute taille.

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