‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 317 sur 319 · VI. LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON · texte numérisé non relu

VI. LE GARDE DES SCEAUX d'aRGENSON

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Le marquis d'Argenson donne dans ses Mémoires' des détails assez étendus sur son père. Il ne sera pas sans intérêt de les comparer avec ce que Saint-Simon dit de ce même personnage. C'est un complément indispensable de ses Mémoires. Voici quelques extraits des notes du marquis d'Argenson sur son père.

a Mon père naquit à Venise : il eut la république pour marraine , et pour parrain le prince de Soubise , qui voyageoit alors en Italie. J'ai une lettre originale de Balzac' sur sa naissance; il prophétise une grande illustration au petit Venise. Mon père, ayant achevé ses éludes à Paris, revint en Touraine. Il vouloit servir; la tendresse paternelle s'y opposa. L'âge gagnoit; il étoit un peu tard pour aborder une autre carrière. Mon père trouva des ressources du côté maternel. M. Houlier, son aïeul maternel , vivoit encore ; il étoit lieutenant général au bailliage d'Angoulême : il proposa de lui résigner sa charge ; c'étoit un des beaux ressorts du royaume. Mon père accepta, non sans répugnance, mais ne pouvant se faire au désœuvrement. Mon père eut de tout temps l'amour du travail : j'en possède des preuves multipliées : remarques sur ses lectures, dissertations sur la politique, extraits historiques,

i. Édition de 1825, p. «83elsuiv.

2. Jean-Louis Guez, seigneur de Balzac, gentilhomme du pays d'Angoumois, était en relation d'amitié avec la famille d'Argenson.

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éludes du droit public et particulier, j'en ai des volumes. De quoi cela pouvoit-il servir à un pauvre gentilhomme campagnard, ou même à un juge de province? Mais cette charge subalterne étoit déjà une magistrature.

« Cependant mon père étoit recherché par ce qu'il y avoit de meilleure compagnie dans la province ; il étoit de toutes les fêtes , convive aimable et plein d'enjouement, avec cela un esprit nerveux, une âme forte, le cœur aussi courageux que l'esprit, de la finesse dans les aperçus, de la justesse dans le discernement; peut-être ne se connoissoit-il pas lui-même; il ignoroit la portée de son génie.

a Parfois il éprouvoit bien des tracasseries de la part de ceux de sa compagnie : on trouvoit qu'il passoit vite sur les formes pour en venir plus tôt au fond et à l'essentiel , c'est-à-dire à la justice. Il accommodoit les procès, épargnoit les épices aux plaideurs; il faisoit beaucoup de bien ; c'en étoit assez pour causer le récri de ces êtres entichés des droits , c'est-à-dire des profits de leurs charges.

« Mais voici le commencement de la fortune de mon père , élévation qu'il ne dut assurément qu'à lui-même et à ses talents , auxquels il ne manquoit qu'un plus grand théâtre pour être généralement reconnus. En 1691 ou 1692, on envoya dans les provinces une commission des Grands Jours ^. L'un des commissaires fut M. de Caumartin, qui est devenu mon oncle. Quand la commission vint à Angoulême , elle fut frappée au premier abord du mérite du lieutenant général; il leur parut bien au-dessus de tout ce qu'ils avoient rencontré dans leur tournée. M. de Caumartin, qui se piquoit de connoissances généalogiques, connoissoit d'avance notre famille et le rang qu'elle avoit tenu en Touraine ; il s'engoua particulièrement pour mon père. M. de Caumartin étoit allié de M. de Pontchartrain, et jouissoit d'un grand crédit près de ce ministre. Il pressa mon père de l'accompagner à Paris. Tous les commissaires se joignirent à lui; il n'y eut qu'une voix, ofî"res sincères de service. Mon père refusa quelque temps; il n'aimoit point les chimères. Pourtant, au bout de peu de mois, une aff"aire majeure l'appela à Paris et l'y fit séjourner.

ce M. de Caumartin en profita pour le faire connoître de M. de Pontchartrain, pour lors contrôleur général, et depuis chancelier de France. M. de Pontchartrain reconnut la vérité de ce qui lui avoit été dit, et retint mon père près de lui. Il le chargea d'abord , pour l'éprouver, de quelques commissions fort épineuses , dont il se tira avec succès. Telle fat celle de réformer les amirautés, de revoir les règlements de marine, de recomposer le tribunal des prises ; et dans ces aflaires de marine , mon père se rendit si capable en peu de temps, que, M. de Pontchartrain le borgne^ ayant été reçu en survivance, on lui donna mon père pour instructeur.

1. Il s'agit probablement ici de la commission des Grands Jours, qui se rendit à Poitiers en <688. Voy. la Notice sur les Grands Jours, à la suite des Mémoires de Flcchier (édit. Hachette, p. 315).

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