LE PRINCE DE CONTI AU CONSEIL DE RÉGENCE
d'Orléans dit après qu'il l'avoit oublié, mais il ne laissa pas d'ordonner au grand maître des cérémonies de l'écrire sur son registre. Il protesta seulement que cela n'arriveroit plus, et se moqua ainsi des princes du sang, sans nécessité aucune que de complaire à l'insolence d'un audacieux qui sentoit bien à qui il avoit affaire. Je ne voulus pas seulement prendre la peine de lui en parler : c'étoit l'affaire des princes du sang encore plus que la nôtre.
La paix profonde, qui avoit toutes sortes d'apparences de durer longtemps, donna lieu à plusieurs jeunes gens qui n'avoient encore pu voir de guerre , de demander la permission de l'aller cherclier en Hongrie. La maison de Lorraine, si foncièrement attachée à celle d'Autriche, en donna l'exemple par le prince de Pons et le chevalier de Lorraine . son frère, qui l'obtinrent, et partirent aussitôt. M. du Maine crut devoir écouter le désir du prince de Bombes, qui l'obtint de même. Alincourt, fort jeune , second fils du duc de Villeroy , y alla aussi , et quelques autres; mais ce zèle des armes devint contagieux. On commença à se persuader qu'à ces âges- là on ne pouvoit se dispenser de suivre cet exemple ; ce qui obligea avec raison le régent à défendre que personne lui demandât plus d'aller en Hongrie , et qu'il fit une défense générale d'y aller. M. le prince de Gonti voulut faire comme les autres. Il se laissa apaiser par de l'argent. Il acheta de La Vieuville le médiocre gouvernement de Poitou , que M. le duc d'Orléans fit payer pour lui par le roi, en mettre les appointements sur le pied des grands gouvernements, et en même temps il le fit entrer au conseil de régence. Quelques jours après , il y fit entrer Pelletier de Sousy , qui n'y venoit que les jours de finance. Quoique très-ancien conseiller d'État, il prit la dernière place après MM. de Troyes, Torcy et Effiat, qui ne l'étoient point, sans que les conseillers d'État en murmurassent. Ce haut et bas de leur part , je ne l'ai point compris , et sitôt après tant de bruit à l'occasion de l'entrée de l'abbé Dubois dans le conseil des affaires étrangères, M. le prince de Gonti entra aussi au conseil de guerre, qui se tenoit chez le maréchal de Villars. M. le Duc, qui n'y fut point, le trouva mauvais, et prétendit que , lorsqu'il ne se tenoit point au Louvre , ce devoit être chez lui à l'hôtel de Condé. M. le duc d'Orléans se moqua de cette prétention, et, pour la rendre ridicule, il alla lui-même au conseil de guerre qui se tint chez le maréchal de Yillars quelques jours après.
Mme de Maintenon, oubliée et comme morte dans sa belle et opulente retraite de Saint-Gyr , y fut considérablement malade , sans que cela fût presque su , ni que cela fît la moindre sensation sur ceux qui l'apprirent.
Albergotti fut trouvé presque mort le matin par ses valets entrant dans sa chambre , et ne vécut que peu d'heures après. Il avoit des attaques d'épilepsie qu'il cachoit avec grand soin, et il s'en joignit d'apoplexie. Il étoit neveu de Magalotti , Florentin comme lui , qui avoit été capitaine des gardes du cardinal de Mazarin , et qui mourut lieutenant général et gouverneur de Valenciennes, duquel j'ai parlé en son temps. Le maréchal de Luxembourg , ami intime de Magalotti , avoit fait d'Albergotti comme de son fils , ce qui l'avoit mis dans les meilleures compagnies de la cour et de l'armée, et l'avoit fort lié avec tout ce qui l'étoit Saint-Simon ix .5
98 MORT D'aLBERGOTTI. [1717]
avec M. de Luxembourg, par conséquent avec M. le Duc et M. le prince de Conti , et avec toute la calDale de Meudon , car il savoit s'échafauder et aller de l'un à l'autre. Pour le faire connoître en deux mots , c'éloit un homme digne d'être confident et instrument de Catherine de Médicis. C'est montrer tout à la fois quel étoit son esprit et ses talents , quels aussi son cœur et son âme. Le maréchal de Luxembourg et ses amis et M. le prince de Conti s'en aperçurent les premiers. Il les abandonna pour M. de Vendôme lors de son éclat avec eux. Albergotti sentit de bonne heure qu'il pointoit à tout. Ses mœurs étoient parfaitement homogènes aux siennes. Il se dévoua à lui pour la guerre , et par lui à M. du Maine , pour la cour. Ceux qu'il déserta le trouvèrent si dangereux qu'ils n'osèrent se brouiller ouvertement avec lui , mais ce fut tout. C'étoit un grand homme sec , à mine sombre , distraite et dédaigneuse , fort silencieux , les oreilles fort ouvertes et les yeux aussi. Obscur dans ses débauches , très-avare et amassant beaucoup ; excellent officier général pour les vues et pour l'exécution , mais fort dangereux pour un général d'armée et pour ceux qui servoient avec lui. Sa valeur étoit froide et des plus éprouvées et reconnue , avec laquelle toutefois les affronts les plus publics et les mieux assénés ne lui coûtoient rien à rembourser et à laisser pleinement tomber en faveur de sa fortune. On a vu en son lieu celui qu'il essuya de La Feuillade après le malheur de Turin; et on en pourroit citer d'autres aussi éclatants, sans qu'il en ait jamais fait semblant même avec eux , ni qu'il en soit un moment sorti de son air indifférent et de son silence, à propos duquel je dirai, comme une chose bien sigulière, que Mlle d'Espinoy m'a conté que Mme sa mère le menant une fois de Paris à Lille , où elle alloit avec ses deux filles pour ses affaires, personne de ce qui étoit du voyage, ni elles-mêmes, lui dans leur carrosse, ne lui entendirent proférer un seul mot depuis Paris jusqu'à Lille. Il eut l'art de se mettre bien avec tous ceux de qui il pouvoit attendre , et sur un pied fort agréable avec le roi , et le plus honnêtement qu'il pouvoit avec le gros du monde , quoiqu'il n'ignorât d'être haï, et qu'on se déficit beaucoup de lui. Il devint ainsi lieutenant général commandant des corps séparés , chevalier de l'ordre et gouverneur de Sarrelouis, Il avoit outre cela douze mille livres de pension. A cette conduite on peut juger qu'il ne s'étoit jamais donné la peine de s'approcher de M. le duc d'Orléans. Pendant le dernier Marly du roi nous fûmes surpris , Mme de Saint-Simon et moi , do le voir entrer dans sa chambre. Jamais il ne nous avoit parlé. Il y revint trois ou quatre fois de suite avec un air aisé. J'entendis bien , et elle aussi , à quoi nous devions cet honneur. Nous le reçûmes honnêtement, mais de façon qu'il sentît que nous ne serions pas ses dupes. Nous ne le revîmes plus depuis. Il n'étoit point marié , et ne fut regretté de personne. Son neveu eut son régiment royal-italien , qui valoit beaucoup, et Madame fit donner le gouvernement de Sarrelouis au prince de Talmont.
Enfin , quelques jours avant la semaine sainte , le chancelier alla le matin à la chambre de justice la remercier et la finir. Elle avoit duré un an et quelques jours, et coûta onze cent mille francs. Lamoignon s'y