‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence (volume 4)Chapitre 67 sur 319 · FIN ET EFFETS DE LA CHAMBRE DE JUSTICE · texte numérisé non relu

FIN ET EFFETS DE LA CHAMBRE DE JUSTICE

déshonora pleinement, et Portail y acquit tout l'honneur possible. Cette chambre fit beaucoup de mal et ne produisit aucun bien. Le mal fut les friponneries insignes, les recelés, les fuites, et le total discrédit des gens d'affaires à quoi elle donna lieu ; le peu ou point de bien par la prodigalité des remises qui furent faites sur les taxes , et les pernicieux manèges pour les obtenir. Je ne puis m'empécher de répéter que je voulois , comme on l'a vu en son lieu , qu'on fît en secret ces taxes par estime fort au-dessous de ce à quoi elles pouvoient monter; les signifier aux taxés en secret , les uns après les autres ; les leur faire payer à l'insu de tout le monde et à l'insu les uns des autres , mais en tenir des registres bien sûrs et bien exacts ; leur faire croire que , par considération pour eux, on ne vouloit pas les peiner, encore moins les décrier, en leur faisant des taxes publiques ; mais qu'il falloit aussi que , en conservant leur honneur et leur crédit , le roi fût aidé. Par cette voie , on ne leur auroit laissé tout entier, puni leurs rapines, perçu pour le roi tout ce qui auroit été payé , et ôté toute occasion de frais et de modération de taxes, et de dons sur leur produit, parce que les taxes mêmes auroient été ignorées, par où il se seroit trouvé qu'en taxant, sans proportion , moins qu'on ne fit et sans frais , il en seroit entré infiniment plus dans les coffres du roi qu'il n'y en entra par la chambre de justice. Je voulois en même temps que de ces taxes on payât de la main à la main tous les brevets de retenue existant, quels qu'ils fussent, avec bien ferme résolution de n'en accorder jamais ; en payer tous les régiments et toutes les charges militaires, et les principales charges de la cour , même les charges de présidents à mortier , et d'avocats et procureur général du parlement de Paris ; rendre toutes ces charges libres , n'en plus laisser vendre aucune ni un seul régiment , et les réserver à toujours en la dispostiion gratuite du roi, à mesure de leurs vacances. J'y com.prenois aussi les gouverneurs généraux et particuliers, et leurs lieutenances. Je parlois sans intérêt, je n'avois ni charge, ni régiment, ni gouvernement de province , ni brevet de retenue. Aussi M. le duc d'Orléans goûta-t-il beaucoup cette proposition ; mais le duc de Noailles , se voyant à la tête des finances , en. voulut tout le pouvoir et le profit , flatter la robe, et, par un mélange utile à ses aff'aires de terreur et de débonnaireté , devenir l'effroi , l'espérance ou l'amour de la gent financière qui a des branches fort étendues dans tous les trois états du royaume. Ainsi il lui fallut tout l'appareil d'une chambre de justice, après quoi il ne fut plus question d'un emploi si utile. La facilité inconcevable du régent avoit déjà donné les survivances et les brevets de retenue à pleines mains , sans choix ni distinction quelconque , et voulut continuer cette aveugle prodigalité, comptant ne donner rien et s'attacher tout le monde. Il se trouva qu'il en donna tant que personne de cette multitude ne lui sut aucun gré d'avoir eu ce que tant d'autres en obtenoient sans peine , et que , honteux lui-même de n'avoir rien laissé à disposer au roi, il eut l'imprudence d'autoriser l'ingratitude, en disant qu'il seroit le premier à lui conseiller de ne laisser subsister aucune de ces grâces. On le craignit un temps; mais la rumeur devint si grande, parla multitude des intéressés, qu'on n'osa enfin y toucher.

Page 1