MÉCHANCETÉ DE BENTIVOGLIO
plus grands navires d'Angleterre ; par conséquent nulle apparence que de quelques mois cette couronne eût aucun navire en mer.
La difficulté de l'argent étoit la principale. Mais celui qui dirigeoit le projet de la part des Anglois, étant revenu à Londres vers le 15 janvier, dit à Gyllembourg que , sur un ordre du comte de Marr , il avoit fait délivrer en France à la reine douairière d'Angleterre vingt mille pièces pour les Suédois . qu'il avoit fait demander au même comte en quel endroit il feroit payer le reste de la somme; que les amis étoient fort inquiets du bruit qui couroit de la mésintelligence entre le baron Spaar et Gœrtz . et qu'ils avoient appris avec plaisir que Gyllembourg devoit passer en Hollande pour conférer avec Gœrtz. Le compte de ce qui avoit été payé montoit lors à vingt-cinq mille pièces. Gyllembourg en demanda dix mille avant son départ , et une lettre du frère du médecin du czar , pour s'en servir en cas de besoin. On lui promit une bonne somme lorsqu'il passeroit en Hollande ; mais Gyllembourg et ceux de l'entreprise étoient également inquiets de l'ordre reçu de remettre l'argent à la reine d'Angleterre en France, au lieu de le remettre à Gyllembourg. suivant le premier plan, et de tirer une quittance signée de lui. Ils craignoient surtout la France, et l'étroite intelligence qui étoit entre le roi d'Angleterre et le régent , qui lui donneroit non-seulement tous les secours promis dans les cas stipulés , mais tous les avis de tout ce qu'il pourroit découvrir pour sa conservation sur le trône.
Bentivoglio, toujours porté au pis sur le régent, et à tout brouiller en France, prétendoit que la fin secrète du traité avec l'Angleterre étoit de former et fortifier en Allemagne le parti protestant contre le parti catholique , et qu'il ne s'agissoit pas seulement de détruire en Angleterre la religion catholique , qu'on devoit regarder désormais comme bannie de ce royaume , mais d'enlever à la maison d'Autriche la couronne impériale, et de la mettre sur la tête d'un protestant. Il menaçoit déjà Rome de suivre le sort des catholiques de l'empire, et de devenir la proie des protestants. Après avoir ainsi intimidé le pape , il l'exhortoit à s'unir plus étroitement que jamais à l'empereur dont l'intérêt devenoit celui de la religion , et , pour avoir lui-même part à ce grand ouvrage , il entretenoit souvent le baron d'Hohendorfi", fourbe plus habile que le nonce, et qui lui faisoit accroire que, touché de ses lumières, de son zèle et de ses projets, il envoyoit exactement à Vienne tous les papiers qu'il lui communiquoit. Cette ressource d'union à l'empereur étoit encore la seule que Bentivoglio faisoit envisager à Rome pour soutenir en France l'autorité apostolique , et pour engager le pape aux violences , dont par lui même Sa Sainteté étoit éloignée, il l'assuroit que les liaisons seules qu'il pourroit prétendre [étoient] avec les princes catholiques, dans une conjoncture où tous les remèdes palliatifs qu'on n'avoit cessé d'employer malgré ses instances, s'étoient tous tournés en poison contre la saine doctrine et l'autorité de la cour de Rome '. Ceux qui la gouvernoient étoient persuadés que sa seule ressource pour sauver son pou-
i . Celle phrase a été changée el on partie supprimée dans les édilions précédentes.
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voir , et suivant son langage la religion en France , étoit une liaison parfaite entre le pape et le roi d'Espagne , et le seul moyen d'y conserver la saine doctrine , et la loi de nature. Aubenton étoit exactement instruit de ces sentiments , sur le fidèle et entier dévouement duquel le pape comptoit entièrement. Ce jésuite et Albéroni étoient en même temps avertis par Rome que la triple alliance qui venoit d'être signée ne tendoit qu'au préjudice du roi d'Espagne, et à maintenir la couronne de France dans la ligne d'Orléans ; et l'engagement réciproque de maintenir aussi la couronne d'Angleterre dans la ligne protestante étoit traité d'infâme, dont la conclusion étoit que le roi d'Espagne agiroit prudemment de prendre des liaisons avec les Allemands. Telles étoient les dispositions de Rome quand Aldovrandi en partit pour retourner en Espagne. Il eut ordre de passer à Plaisance pour y faciliter le succès de sa négociation par les avis et le crédit du duc de Parme.
L'instruction d'Aldovrandi étoit fort singulière : il emportoit des brefs qui accordoient au roi d'Espagne une imposition annuelle de deux cent mille écus sur les biens ecclésiastiques d'Espagne et des Indes , avec pouvoir d'augmentation suivant le besoin , à proportion de ce que ces mêmes biens payoient déjà pour le tribut appelé sussidio ij excnsado. Les ecclésiastiques d'Espagne s'y opposoient au point de tenir à Rome pour cela un chanoine de Tolède appelé Melchior Guttierez , qui pesoit fort au cardinal Acquaviva. Le grand objet du pape étoit d'obtenir l'ouverture de la nonciature à Madrid, depuis si longtemps fermée, et de faire admettre Aldovrandi en qualité de nonce. Il lui enjoignit donc de garder précieusement les brefs d'imposition sur les biens ecclésiastiques , et de ne les délivrer qu'après son admission à l'audience en qualité de nonce , et lui permit en même temps de les délivrer avant de prendre le caractère de nonce, si on insistoit là-dessus. Acquaviva, qui le découvrit, en avertit le roi d'Espagne, et dans la connoissance qu'il avoit du peu de stabilité des résolutions du pjape , conseilla de commencer par se faire remettre ces brefs. La promotion d'Albéroni en étoit un autre article que les défiances mutuelles rendoient difficile. Le pape , de peur qu'on ne se moquât de lui après la promotion faite, n'y vouloit procéder qu'après l'accommodement conclu. Albéroni, qui avoit la même opinion du pape, ne vouloit rien finir avant d'être fait cardinal. Pour sortir de cet embarras, Aldovrandi fut chargé de déclarer que, lorque le pape sauroit, par un courrier qu'il dépêcheroit en arrivant, que les ordres dont il étoit porteur étoient du goût du roi d'Espagne , il feroit aussitôt la promotion d'Albéroni , avant même d'en savoir davantage , ni l'efl'et de la parole que le roi d'Espagne auroit donnée. Aldovrandi , quelque bien qu'il fût avec Albéroni et Aubenton , y désira. des précautions contre ses ennemis ; Acquaviva , qui avoit le même intérêt , y manda d'être en garde contre tout ce qui viendroit des François , sur le compte de ce nonce , qu'ils haïssoient comme trop attaché , à leur gré , au parti du ro d'Espagne, à l'égard des événements qui pouvoient arriver en France, avec force broderies, pour appuyer cet avis.
Albéroni avoit déclaré que non-seulement le neveu du pape , mais que qui que ce fût qu'il voulût envoyer à Madrid, y pouvoit être sûr d'une
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réception agréable, et du succès des ordres dont il seroit chargé, si sa promotion étoit faite ; mais que , s'il arrivoit les mains vides , il n'auroit qu'à s'en retourner aussitôt , et qu'Aldovrandi même n'y seroit pas souffert , quand bien il se réduiroit à demeurer comme un simple particulier sans aucun caractère. Il disoit et il écrivoit qu'il n'y avoit pas moyen d'adoucir une reine irritée par tant de délais trompeurs , qu'il rappeloit tous; il insistoit, comme sur un mépris et un manque de parole insupportables, sur la promotion du seul Borromée, que le pape vouloit faire , et qui étoit dévoué et dépendant de la maison d'Autriche ; qu'il donneroit la moitié de son sang, et qu'il n'eût jaihais été parlé de sa promotion , tant il prévoyoit de malheurs de cette source ; qu'Aubenton étoit exclu d'ouvrir la bouche sur quoi que ce fût qui regardât Rome ; qu'il prévoyoit qu'il recevroit incessamment la même défense. Il se prévaloit ainsi de la timidité du pape pour en arracher par effroi ce qu'il désiroit avec tant d'ardeur , et protestoit en même temps de sa reconnoissance , de sa résignation parfaite aux volontés du pape , en y mêlant toujours la crainte des ressentiments d'une princesse vive , dont il tournoit toujours les éloges à faire valoir la confiance dont elle l'honoroit, et son crédit supérieur à toutes les attaques. Sa faveur , en effet , étoit au plus haut point. Il avoit dissipé , anéanti , absorbé tous les conseils ; lui seul donnoit tous les ordres , et c'étoit à lui seul que ceux qui servoient au dedans et au dehors les demandoient et les recevoient. La jalousie étoit extrême de la part des Espagnols qui, grands et petits, se voyoient exclus de tout, et voyoient tous les emplois entre les mains d'étrangers qui ne tenoient en rien à l'Espagne , et qui n'étoient attachés qu'à la reine et àAlbéroni, pour leur fortune et leur conservation.
Giudice ne pouvoit se résoudre à quitter la partie, et quoique accablé des plus grands dégoûts , il ne pouvoit renoncer à l'espérance de se rétablir auprès du roi d'Espagne ; il se vouloit persuader et encore plus au pape, qu'il sacrifioit les peines de sa demeure à Madrid à Sa Sainteté et à sa religion, et lui mandoit sans ménagements de termes tout ce qu'il pouvoit de pis contre Albéroni, Aubenton et Aldovrandi qu'il lui reprochoit de croire plutôt que de consulter le clergé séculier et régulier d'Espagne sur ce qu'il pensoit d'eux, lequel étoit pourtant le véritable appui de l'autorité pontificale dans la monarchie. A la fin , ne pouvant plus tenir avec quelque honneur, il résolut de partir, et prit en partant des mesures pour se procurer la faveur du roi de Sicile , et une conférence avec lui en passant.
Albéroni se moquoit de lui publiquement. Il vantoit la forme nouvelle du gouvernement, et les merveilles qu'il avoit déjà opérées dans les finances et dans la marine. Campo Florido, que si longtemps après nous avons vu ici ambassadeur d'Espagne et chevalier du Saint-Esprit, fut fait président des finances ; don André de Paëz , président du conseil des Indes , qui fut fort diminué , et dont encore tous les créoles furent chassés. Le comte de Frigilliana, grand d'Espagne, père d'Aguilar, desquels j'ai parlé plus d'une fois, fut démis de la présidence du conseil d'État, mais on en laissa les appointements à sa vieillesse. Le conseil des Indes . sans la signature duquel celle du roi ne servoit à rien