LE ROI D'ANGLETERRE À LONDRES
pagne. — Soupçons, politique et feinte indifférence de ce monarque. — Mauvaise santé du roi dEspagne. — Burlel, premier médecin du roi d'Espagne, chassé. — Crainies de la reine d'Espagne et dAIbéroni. — Ses infinis artifices pour liâler sa promotion. — Clameurs de Giudice contre Aldovrandi, Albéroni et Aubenton. — Angoisses du pape entraîné enfin. — Il déclare Borromée cardinal seul et sans ménagement pour Albéroni. — Mesures et conseils d'Acquaviva et d'Alexandre Albani à Albéroni. — Nouveaux artifices d'Albéroni pour hâter sa promotion, ignorant encore celle de Borromée. — Albéroni fait travailler à Parapelune et à la marine; fait considérer l'Espagne; se vante et se fait louer de tout; traite froidement le roi de Sicile ; veut traiter à Madrid avec les HoUandois. — Journées uniformes et clôture du roi et de la reine d'Espagne. — Albéroni veur avoir des troupes étrangères ; hait Monteléon. — Singulière et confidente conversation de Slanhope avec Monteléon. — Dettes et embarras de l'Angleterre. — Mesures contre la Suède. — Conduite d'Albéroni à l'égard de la Hollande. — Le Pensionnaire fait à Beretti une ouverture de paix entre l'empereur et le roi dEspagne. — L'Angleterre entame une négociation à Vienne pour la paix entre l'empereur et le roi d'Espagne. — Lettre de Slanhope à Beretti, et de celui-ci à Albéroni. — Son embarras. — Ordres qu'il en reçoit et raisonnement. — Vues et mesures de commerce intérieur et de politique au dehors d'Albéroni. — Angoisses du roi de Sicile éconduit par l'Espagne. — Venise veut se raccommoder avec le roi d'Espagne.
Le roi d'Angleterre , en arrivant à Londres , avoit donné ses premiers soins à réunir ses principaux ministres qui ne songeoient qu'à s'entredétruire. Towsend avoit promis d'accepter la vice-royauté d'Irlande, et d"y demeurer trois ans si le roi ne le rappeloit auparavant; Methwen avoit été fait second secrétaire d'État. Le département du sud lui avoit été donné , quoique ce fût celui du premier , pour laisser le nord à Stanhope et le soin des affaires d'Allemagne . qui touchoient le roi d'Angleterre bien plus que toutes les autres par rapport à ses États patrimoniaux. Le parlement avoit été prorogé jusqu'au 20 février (vieux style) , pour avoir le temps de disposer la nation à la conservation des troupes , dont on ne seroit pas venu à bout si les ministres qui venoient de découvrir le projet des ministres de Suède n'eussent fait alors éclater la conspiration. Gyllembourg, envoyé en Suède; fut arrêté dans sa maison à Londres, le 9 février à dix heures du soir. Vingt-cinq grenadiers posés à sa porte eurent ordre d'empêcher que personne pût lui parler : on rompit ses cabinets et ses coffres ; ses papiers furent enlevés sans inventaire et sans scellé; on répandit dans le public que le complot avoit été découvert pnr trois lettres que Gœrtz écrivoit à Gyllembourg, avec ses réponses, et le chiffre dont ils se servoient; qu'on y avoit vu le projet d'une descente à faire en Ecosse; que Gœrtz avoit déjà touché cent mille florins en Hollande, depuis dix mille livres sterling à Paris; que Gyllembourg avoit reçu vingt mille livres sterling à Londres.
Presque tous les ministres étrangers qui étoient à Londres sentirent les conséquences de cet arrêt pour leur propre sûreté, et s'assemblèrent chez Monteléon, ambassadeur d'Espagne, pour en délibérer. Ils convinrent que le droit des gens étoit violé, principalement par l'enlèvement des papiers de l'envoyé de Suéde ; mais n'ayant point d'ordres de
irs maîtres, chacun craignit de prendre un engagement, et ils con-
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durent à attendre les éclaircissements que le gouvernement d'Angleterre avoit promis de donner. Monteléon , moins content du ministère d'Angleterre qu'il ne l'avoit été autrefois . fut moins discret; il discourut sur ce que le projet paroissoit peu vraisemblable, qu'il y auroit peutêtre quelque idée particulière de Gyllembourg sans rien de réel ni de concerté ; que le roi d'Angleterre avoit un pressant intérêt d'engager la nation angloise à déclarer la guerre au roi de Suède , et à contribuer à l'entretien des troupes et à l'armement des vaisseaux; que ce ne seroit pas la première fois qu'une conjuration , révélée au parlement au commencement de ses séances , auroit produit des effets merveilleux pour les volontés de la cour. Ces propos, qu'il croyoit tenir sûrement à des amis dans un intérêt commun , lui attirèrent une espèce de reproche des ministres d'Angleterre, et Stanhope lui dit qu'il étoit fâché qu'il eût désapprouvé ce qui s'étoit passé à l'égard de l'envoyé de Suède , mais qu'ils espéroient qu'il changeroit de sentiment quand il en sauroit le motif. En attendant de satisfaire la curiosité générale , les ministres d'Angleterre laissoient répandre que les ducs d'Ormont et de Marr, chargés de conduire le débarquement, étoient déjà dans le royaume. Sur ces bruits et sur les preuves que le gouvernement promettoit de publier incessamment, tout devenoit facile au roi, et il armoit sans peine trente navires, dont quinze étoient destinés pour la mer Baltique. Quelques protestations d'intelligence et d'amitié qu'il y eût entre les cours de Londres et de Madrid , cette dernière ne laissoit pas d'avoir des ménagements pour le Prétendant. Le marquis de Castel-Blanco , dont le nom étoit Rojas , et qui étoit des Asturies , avoit épousé une fille du duc de Melfort. Il s'étoit dévoué au Prétendant pour lequel il avoit dépensé de grandes sommes qu'il avoit rapportées des Indes. Le Prétendant l'avoit fait duc en sortant d'Avignon, et le roi d'Espagne y avoit consenti avec la condition du secret, jusqu'au rétablissement de ce prince sur le trône de ses pères : ainsi , l'union n'empêchoit pas le roi d'Espagne de regarder comme très-possible une révolution en Angleterre , et peut-être prochaine , ce que bien des gens dans Londres pen soient aussi. Le gouvernement, appliqué à faire connoître le crime de Gyllembourg , désiroit d'en faire un exemple en sa personne , et consulta des juges pour savoir si le caractère public empêchoit qu'on lui pût faire son procès. L'animosité étoit pareille à l'intérêt du roi, comme duc d'Hanovre , de faire déclarer la guerre à la Suède par les Anglois , et à celui de ses ministres blâmés par le parti opposé , comme d'une violence extravagante , et dont les découvertes ne répondoient ni à l'éclat ni à l'attente du public.
Le roi d'Angleterre, qui prévoyoit des suites, augmenta les troupes qu'il entretenoit pour la conservation de ses États en Allemagne : ce n'étoit pas qu'il eût rien [à] y craindre de la part du roi de Suède , qui avoit perdu tout ce qu'il y possédoit, et [étoit] très-pauvrement renfermé dans ses anciennes bornes. Mais le roi de Prusse , gendre du roi d'Angleterre , piqué de sa froideur et de ses mépris , étoit devenu son plus mortel ennemi. Il s'unissoit étroitement avec le czar qui étoit irrité au dernier point contre le roi d'Angleterre. Le roi de Prusse vouloit la paix avec
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la Suède, pourvu que le Danemark, son allié, y fût compris. Il sentoit que l'intervention de la France en étoit la voie la plus sûre. Il craignoit en même temps l'union nouvellement resserrée entre l'Angleterre et le régent . et il tàchoit de l'affoiblir , en avertissant ce dernier de la liaison intime dont le roi d'Angleterre se vantoit d'être avec l'empereur ; et prioit le régent de faire ses réflexions là-dessus. Le czar, personnellement piqué contre le roi d'Angleterre , ne se pressoit point de tenir la parole qu'il avoit donnée de faire sortir ses troupes du pays de Meckienbourg. et toutes ces considérations éloignoient les Anglois de se mêler des affaires de leur roi en Allemagne , où ils jugeoient qu'il en auroit beaucoup sur les bras , et leur persuadoient de laisser à Bernstorff , seul auteur de la violence exercée contre Gyllembourg , le soin de tirer son maître de l'engagement où il l'avoit jeté mal à propos. Les ministres anglois pensoient à peu près de même , et abandonnoient Bernstorff; et les amis du roi de Suède , qui en avoit beaucoup à Londres , l'exhortoient à distinguer le roi et la nation , et de déclarer dans un manifeste qu'il ne considéroit que le duc d'Hanovre dans ce qui s'étoit passé , dont il appeloit aux deux chambres du parlement.
Quoique la Hollande n'approuvât point cette violence , Hensius , toujours attaché au roi d'Angleterre par ses anciennes liaisons . avoit eu le crédit aux États généraux de faire arrêter le baron de Gœrtz , ministre du roi de Suède, à Arnheira. et le frère de Gyllembourg, à la Haye.' Slingerland , au contraire , traitoit Taction de Londres d'attentat au droit des gens, et. parlant à Beretti, blâma Stanhope d'avoir, dans sa lettre circulaire aux ministres étrangers résidant à Londres , marqué que la révolte seroit appuyée d'un secours de troupes . parce que , les troupes ne marchant que sur les ordres du souverain , c'étoit avouer que l'envoyé de Suède étoit autorisé de son maître , et rendre ainsi l'affaire personnelle au roi de Suède , rendre innocent son envoyé , n'agissant que sur ses ordres, et ne laisser plus de doute à l'attentat au droit des gens. On croyoit en Hollande que ce qui avoit le plus engagé le roi d'Angleterre à demander aux États généraux de faire arrêter Gœrtz , étoit l'opinion qu'il traitoit la paix de la Suède avec le czar. On disoit même que la condition en étoit la restitution de toutes les conquêtes du czar sur la Suède, excepté Pétersbourg et son territoire , et que ce prince donneroit une de ses tilles au jeune duc de Holstein. L'empereur désiroit ardemment la paix du nord, et les Hollandois pour le moins autant, pour leur commerce et pour affermir la paix dans toute l'Europe. Leurs dettes étoient immenses: la nécessité d'épargner les avoit obligés à une grande réforme de troupes , et à manquer à la parole qu'ils avoient donnée , pendant la dernière guerre à MM. de Berne de conserver en tout temps vingt-quatre compagnies de leur canton. Ils avoient réformé trois mille Suisses. Les troupes qu'ils avoient conservées se montoient à vingt-huit mille hommes d'infanterie, deux mille cinq cents de cavalerie et quinze cents dragons; ce qui leur perut suffisant dans un temps où ils ne voyoient plus de guerre prochaine , surtout depuis la dernière liaison de la France avec l'Angleterre , et le départ du Prétendant d'Avignon pour se retirer en Italie.