LE PRÉTENDANT ET LE ROI DE SICILE
Lorsque ce prince approcha de Turin, le roi de Sicile lui envoya le marquis de Caravaglia et une partie de sa maison pour le recevoir et le traiter. Il entra dans Turin, vit incognito le roi et la reine de Sicile, et le prince de Piémont; demeura quelques heures dans la ville sans cérémonies, et continua son chemin. Ce passage avoit fort embarrassé le roi de Sicile. Sa proche parenté avec le Prétendant , et les droits qu'il en tiroit dans l'ordre naturel pour la succession d'Angleterre , ne lui permettoient pas de refuser passage à ce prince, par conséquent [de réfuser] de le faire recevoir et de le voir. Il craignoit de mécontenter l'Angleterre; il n'espéroit que du roi Georges son accommodement avec l'empereur. Trivié, son ambassadeur à Londres, l'avoit flatté que ce prince lui garantiroit la Sicile ; mais quand son successeur La Pérouse en parla à Stanhope , celui-ci lui nia le fait. Il lui dit que . si le roi d'Angleterre se portoit à lui garantir les traités antérieurs à celui d'Utrecht , jamais il n'iroit au delà , ni à aucune garantie pour la Sicile ; que l'empereur ne vouloit entendre parler de rien avant que la Sicile lui fût restituée ; que le prince Eugène même , si porté pour le chef de sa maison , s'expliquoit que rien ne se pouvoit traiter sans cela. Ainsi le roi de Sicile . bien instruit des volontés fixes de l'empereur , n'espéroit se rapprocher de lui que par le roi d'Angleterre, qu'il ménageoit, par cette raison, plus qu'aucune autre puissance. Il n'oublia donc rien pour se justifier auprès de lui à l'égard du Prétendant.
Le roi d'Angleterre reçut assez bien ses excuses, peut-être par la conjoncture de l'embarras de l'aff^aire des ministres de Suède , et la crainte où il étoit du nombre et de la force des jacobites, et de la réponse de Gœrtz à l'interrogation qu'il avoit subie en Hollande. Il avoit déclaré qu'il avoit dressé un projet, approuvé par le roi son maître, pour faire la guerre au roi d'Angleterre, son ennemi découvert, mais une bonne guerre sans trahison ; qu'à son égard , il n'avoit à répondre qu'au roi de Suède. Une flotte de charbon venant d'Ecosse efl'raya Londres, dans la fin de février. Le bruit s'y répandit qu'on voyoit trente vaisseaux du roi de Suède ; rien n'étoit encore préparé pour s'opposer à une descente, et l'alarme fut grande jusqu'à ce qu'on eût bien reconnu que ce n'étoit que des charbonniers.
L'Angleterre et la Hollande ménageoient toujours le roi d'Espagne. A l'imitation de la France, ils lui communiquèrent le traité de la triple alliance. Ce monarque soupçonnoit des articles secrets que le régent y auroit fait mettre, et qui étoient la vraie substance du traité. Mais il avoit au dedans et au dehors trop d'intérêt à cacher ses pensées de retour au trône de ses pères , pour ne pas montrer la plus entière indiff'érence , qui fit douter en eflet s'il s'intéressoit à la ligue qui venoit de se conclure, et [fit] qu'on crut généralement en Espagne et parmi les étrangers qu'il portoit toutes ses vues sur l'Italie, et à recouvrer une partie de ce qu'il y avoit perdu. On en jugeoit par l'intérêt de la reine, qu'Albéroni en avoit tant à servir, et par son impatience de terminer tous les différends avec Rome. Il ne laissoit pas de s'y montrer ralenti par les délais de sa promotion, que la reine irritée regardoit, disoit-il, comme un mépris pour elle, et qu'elle sentoit moins son affection pour
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un sujet qui lui étoit dévoué, que par l'empressement, né des conjonctures , d'armer celui en qui elle avoit mis toute sa confiance , d'une supériorité de représentation qui le mît en état de la servir sans ménagement dans les occasions scabreuses dont elle se voyoit menacée. Cela désignoit les vapeurs noires du roi d'Espagne , retombé depuis peu dans une maigreur et une mélancolie qui faisoient craindre la phthisie , et que sa vie ne fût pas longue.
Burlet , son premier médecin , fut chassé d'Espagne un mois après ces derniers accidents , pour s'en être trop librement expliqué. Les suites en étoient fort à craindre pour la reine si haïe des Espagnols, et pour les étrangers qui ne tenoient rien que d'elle ; mais le péril étoit extrême pour Albéroni , parce que , maître de tout sous elle , il étoit en butte à la jalousie et à la haine universelle , et que , n'ayant point d'établissement, sa chute ne pouvoit être que médiocre. Il avoit persuadé la reine qu'il y alloit de tout son honneur à elle , et que ce lui seroit la dernière injure , qu'après toutes les promesses du pape , une ombre de protection de l'empereur élevât Borromée à la pourpre, en négligeant son plus intime serviteur , pour lequel elle avoit encore , en dernier lieu , écrit de sa main , en termes si forts , qu'elle n'en pouvoit employer de plus pressants pour demander à Dieu le paradis. En même temps , connoissant bien le pouvoir de la crainte sur le pape , il fit donner ordre à Daubenton , par le roi d'Espagne , d'écrire à Aldovrandi que , si la reine n'étoit pas promptement satisfaite , ni lui ni Alexandre Albani n'obtiendraient point la permission de venir à Madrid.
Albéroni comptoit se cacher ainsi , et faire valoir son entière soumission aux volontés du pape sans aucune impatience, et qu'il regardoit comme le dernier des malheurs d'être la cause éloignée de la moindre brouillerie entre les deux cours, tandis qu'il ne laissoit échapper aucune occasion , ni aucune circonstance de l'intérêt , de la volonté ^ de la vivacité de la reine. Il fortifioit ces artifices de la peinture la plus avantageuse de l'état où il avoit mis l'Espagne , tel qu'elle pouvoit se rire de ses ennemis, reconnoître les bienfaits, et se venger de ceux dont il ne seroit pas content. Ainsi, rien à espérer pour Aldovrandi ni pour don Alexandre , pas même la permission d'aller à Madrid , s'ils n'apportoient la satisfaction des désirs de la reine , comme , au contraire , tout aplani en l'apportant. Il protestoit qu'il n'oseroit plus ouvrir la bouche làdessus; que la reine lui avoit déjà reproché que six mois plus ou moins lia étoient indifférents, tandis que son honneur étoit en continuel spectacle d'un mépris pour elle si insupportable; que le roi et elle avoient fort approuvé les nouvelles instances qu'Acquaviva avoit faites à l'occasion de la mort du cardinal del Verme, et qu'ils étoient l'un et l'autre certainement déterminés à rejeter toute proposition de Rome , si la grâce qu'ils avoient demandée n'étoit auparavant accordée. Le dernier courrier avoit porté au cardinal Acquaviva des ordres dressés dans cet esprit, et menaçants pour le pape. Néanmoins Albéroni vouloit ménager les parents du pape ; il pensoit à faire donner , par le roi d'Espagne , une pension au cardinal Albani , qu'il savoit, par Acquaviva, disposé à la recevoir. 11 se vouloit ainsi réserver les grâces, et laisser au contraire
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au roi d'Espagne les démonstrations et les effets de rigueur. Aldovrandi , informé en chemin de la colère de la reine par Aubenton, craignit pour sa fortune une rupture ouverte entre les deux cours. Le confesseur lui avoit mandé que la reine ordonneroit peut-être à Acquaviva de se désister de sa demande. C'étoit fermer au prélat la nonciature, par conséquent le chemin au cardinalat. Il écrivit donc à Albéroni que ce seroit donner à rire à ses envieux , et tout ce qu'il jugea le plus propre à lui en faire craindre l'événement et à lui faire prendre patience.
Le pape , impatient de l'arrivée de l'escadre d'Espagne dans les mers d'Italie, et facilement épouvanté parles Vénitiens, qui lui représentoient les Turcs prêts d'en envahir ce qu'ils voudroient , avoit trouvé son nonce trop lent en sa route , mais toutefois sans pouvoir se résoudre à la promotion d'Albéroni , sans être sûr de l'accommodement de ses différends avec l'Espagne, suivant le projet qu'il en avoit fait. Un des principaux moyens que ses amis avoient imaginé étoit de procurer à don Alexandre Albani le voyage d'Espagne, pour y signer l'accommodement qu'Aldovrandi auroit dressé suivant les intentions du pape. Don Alexandre ,désiroit avec passion cet honneur depuis longtemps. La princesse des Ursins, et Albéroni après elle, s'y étoient toujours opposés; enfin lo dernier y avoit consenti , et permis à Acquaviva d'en parler au pape. Il le fit dans un temps où don Alexandre étoit à la campagne. A son retour le pape lui en dit un mot , et remit à une autre fois à lui en parler plus au long. Il parut que ces délais étoient un peu joués entre l'oncle et le neveu. Le pape s'étoit engagé à l'envoyer nonce extraordinaire à Vienne porter les langes bénite au prince dont l'impératrice accoucheroit. Mais ce prince étant mort avant que la fonction eût été exécutée, le cardinal Albani , dévoué à la maison d'Autriche , prétendit que le même engagement subsistoit, et soit que ce fût de concert ou de jalousie, le pape trouva des difficultés insurmontables au voyage de don Alexandre à Madrid. Albéroni se vit ainsi privé des avantages de traiter et de terminer avec le neveu du pape les différends entre les deux cours. Il trouva encore d'autres traverses.
Le cardinal del Giudice , avant d'arriver à Rome , la remplissoit de ses plaintes contre Aldovrandi, et deraandoit des réparations des discours qu'il avoit tenus contre son honneur. Il avertissoit le pape de ses fourberies et de celles d'Aubenton et d'Albéroni qu'il accabloit de railleries piquantes , et le représentoit comme ne pouvant maintenir longtemps sa faveur-, qui étoit le meilleur moyen de nuire à sa promotion, et c'étoit aux cardinaux Albani et Paulucci à qui il s'adressoit. Le pape se trouvoit en d'étranges angoisses. La maison Borromée le pressoit pour son maître de chambre , dont le neveu avoit épousé sa nièce , et dont la promotion avoit été arrêtée par Acquaviva le matin même qu'elle alloit être faite.
Le pape comprenoit quelle colère cette promotion allumeroit en Espagne ; il craignoit mortellement que l'escadre espagnole n'en fût arrêtée , et de voir l'Italie exposée aux Turcs. Néanmoins il fallut céder à ses neveux : Borromée fut déclaré cardinal le 16 mars , et le pape ne donna pas même la satisfaction à Albéroni de lui faire espérer le second cha-
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peau qui vaqueroit , ni de le réserver in petto. Rien n'étoit plus contraire aux espérances qu'Acquaviva avoit données à Albéroni de sa promotion certaine et prochaine. Ce cardinal fit savoir au duc de Parme par un courrier la promotion unique de Borromée , en le priant d'en dépêcher un en Espagne pour y porter cette fatale nouvelle. En même temps il écrivit à Albéroni qu'il savoit que le pape le feroit cardinal s'il vouloit dépêcher un courrier portant parole positive que le roi d'Espagne mettroit Aldovrandi en possession de toutes les prérogatives de la nonciature , et qu'il enverroit incessamment son escadre en Levant pour agir contre les Turcs; que le lundi d'après l'arrivée du courrier le pape tiendroit un consistoire , dans lequel il conféreroit la seule place vacante à Albéroni , mais qu'il falloit se presser et n'attendre pas d'autres vacances , qui donneroient lieu au pape de se trouver embarrassé par d'autres demandes , et par les couronnes , enfin que le pape se contenteroit de deux lignes de la main du roi d'Espagne , qui confirmeroient ces promesses. Don Alexandre voulut aussi justifier à Albéroni la promotion de Borromée. Il la maintint indispensable et sans préjudice pour Albéroni. Il devoit regarder ce délai, non. comme exclusion, mais comme un effet malheureux de la contrainte du pape , qui ne vouloit pas s'exposer à une compensation que les couronnes lui demanderoient pour le chapeau accordé à l'Espagne; mais que le prétexte sûr de le tirer de cet embarras seroit le service signalé rendu à l'Église par l'accommodement des différends des deux cours , et l'envoi de l'escadre contre les Turcs. C'est ainsi que Rome sait profiter de l'ambition des ministres, et les gagner par l'appât d'une dignité étrangère. Don Alexandre, qui n'avoit pas abandonné l'espérance de sa mission en Espagne, n'épargna pas les protestations d'attachement pour Leurs Majestés Catholiques et de respect pour leur premier ministre. Il y avoit déjà quelque temps qu'il regardoit sa promotion comme sûre , qu'il en attendoit la nouvelle avec impatience, sans cesser de la faire presser par la reine, et d'en faire l'affaire particulière de cette princesse. Comme la difficulté principale étoit la défiance réciproque, que le pape vouloit être satisfait avant la promotion, et qu' Albéroni, au contraire, vouloit que sa promotion précédât la satisfaction du pape , il représentoit de la part de la reine au duc de Parme, son principal agent dans cette affaire à Bome, deux raisons invincibles qui engageoient la reine à vouloir que promotion précédât la satisfaction du pape : le point d'honneur étoit [iiemière, l'autre étoit d'empêcher les Espagnols de dire que la promotion d'Albéroni seroit la condition secrète d'un accommodement préjudiciable au roi et au royaume d'Espagne. Il vouloit que sa promotion ne parût fondée que sur la reconnoissance de tout ce que la reine avoit fait en faveur du saint-siége, qu'il rappeloit en détail, ainsi que la " 'Htre du secours maritime qu'il étaloit aux yeux du pape, et qu'il mettoit d'envoyer d'abord après sa promotion, et la reine, de terlor en même temps les différends des deux cours, mais pas un clou s sa promotion. C'étoit ses termes, mais toujours désintéressé et se ivrant du voile du caractère de la reine, oiïime il ne craignoit point d'être contredit en rien, et qu'il étoit
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maître de faire parler la reine comme il vouloit, il chargea le duc de Parme de se porter pour garant au pape de sa totale satisfaction , au moment que la promotion seroit faite. Il en fit en même temps assurer directement le pape par Acquaviva, mais avec un mélange de menaces. Tout de suite il avertit Aldovrandi qu'il seroit mal reçu s'il avançoit sans la nouvelle de sa promotion , et dépêcha un courrier pour le retenir sur la frontière du royaume. Mais dans l'incertitude de sa route, qui lui pouvoit faire manquer le courrier, il fit résoudre le roi d'Espagne que, si Aldovrandi arrivoit à Madrid , il lui seroit fixé un terme pour en sortir. Parmi toutes ces mesures, c'étoit toujours la même fausseté. Il protestoit un désintéressement parfait; sa promotion ne serviroit jamais de condition honteuse à l'accommodement; il ne vouloit pas être cardinal aux dépens de la réputation de la reine ; que cette princesse , en lui procurant cet honneur, joignoit à la satisfaction de l'élever des vues bien plus considérables ; que le roi et elle vouloient faire tomber un chapeau sur celui qu'elles honoroient de toute leur confiance, dépositaire de tous leurs secrets , le seul qui les pût servir en des événements de la dernière importance ; mais que , puisque le pape , nonobstant le besoin qu'il avoit de leur secours , témoignoit tant de répugnance , elles n'avoient d'autre parti à prendre que celui de se désister d'une telle demande , et de regarder comme un aff'ront la préférence donnée à l'empereur, et les ménagements pour un sujet tel que Borromée. Il ajoutoit qu'en la place du roi d'Espagne, il mépriseroit également toutes les concessions sur le clergé ; dont il ne retireroit jamais qu'une modique somme , après avoir défalqué ce que la nécessité et l'usage en déduisoit; que c'étoit demander l'aumône à une cour orgueilleuse qui la faisoit tant valoir, et s'en rendre esclave pour chose qui étoit due en justice rigoureuse ; qu'il n'y avoit qu'une bonne règle à établir aisément dans les Indes pour se passer des subsides du clergé , par conséquent de tout accommodement avec Rome , qui souffriroit bien plus que l'Espagne de la prolongation des difî'èrends , qui certainement ne seroient point terminés que la promotion n'eût précédé. Il observoit que le pape étoit bien mal conseillé de faire un si grand tort à la religion, dont la défense à tous égards sembloit réservée au roi d'Espagne , ayant lieu de s'assurer qu'en usant généreusement envers la reine , elle y sauroit répondre avec usure. La reine accoucha d'un cinquième prince, qui mourut bientôt après.
Albéroni crut que l'Espagne devoit se fortifier du côté de la France; il fit travailler à Pampelune. Il compta y avoir tout achevé dans le courant de l'année et y mettre cent cinquante pièces de canon. Il travailloit en même temps aux ports de Cadix et de Ferrol, en Galice, dout les ouvriers étoient exactement payés. Il comptoit avoir en mer vingt-quatre vaisseaux vers le 15 mai. On en construisoit un en Catalogne de quatrevingts pièces de canon, qui devoit être prêt à la fin d'avril; enfin les puissances étrangères commençoient à chercher avec empressement l'Espagne. Il y en avoit qui s'inquiétoient des bruits répandus depuis quelque temps de négociations commencées entre l'empereur et le roi d'Espagne. Albéruni avoit averti les ministres d'Espagne au dehors,