‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 10 sur 374 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

dès la première ouverture qu'il lui fit, tout se passa entre eux comme en vertu d'une harmonie préétablie.

Quelle était cette théorie politique de Saint-Simon et ce plan de réforme? il nous l'a exposé assez longuement, et dans ses conversations avec le duc de Bourgogne, et depuis dans celles qu'il eut avec le duc d'Orléans à la veille de la mort de Louis XIV et de la Régence. Si l'on va au fond et qu'on dégage le système des mille détails d'étiquette qui le compliquent et qui le compromettent à nos yeux par une teinte de ridicule, on y saisit une inspiration qui, dans Saint-Simon, fait honneur sinon au politique pratique, du moins au citoyen et à l'historien publiciste. Il sent la plaie et la faiblesse morale de la France au sortir des mains de Louis XIV; tout a été abaissé, nivelé, réduit à l'état d'individu, il n'y a que le roi de grand. Il ne faut pas demandera Saint- Simon de penser au peuple dans le sens moderne, il ne le voit pas, il ne le distingue pas de la populace ignorante et à jamais incapable. Reste la bourgeoisie qui fait la tête de ce peuple et qu'il voit déjà ambitieuse, habile , insolente , égoïste et repue , gouvernant le royaume par la personne des commis et secrétaires d'Etat, ou usurpant et singeant par les légistes une fausse autorité souveraine dans les Parlements. Quant à la noblesse dont il est , et sur laquelle seule il compte pour la générosité du sang et le dévouement à la patrie, il s'indigne de la trouver abaissée, dénaturée et comme dégradée par la politique des rois, et surtout du dernier : en accusant même presque exclusivement Louis XIV , il ne se dit pas assez que l'œuvre par lui consommée a été la politique constante des rois depuis Philippe Auguste, en y comprenant Henri IV et ce Louis XIII, qu'il admire tant. 11 s'indigne donc de voir « que cette noblesse française si célèbre , si illustre , est devenue un peuple presque de la même sorte que le peuple même , et seulement distingué de lui en ce que le peuple a la liberté de tout travail, de tout négoce , des armes même, au lieu que la noblesse est devenue un autre peuple qui n'a d'autre choix que de croupir dans une mortelle et ruineuse oisiveté qui la rend à charge et méprisée , ou d'aller à la guerre se faire tuer à travers les insultes des commis des secrétaires d'État et des secrétaires des intendants. » Il la voudrait relever, restaurer en ses anciens emplois, en ses charges et services utiles , avec tous les degrés et échelons de gentilhomme, de seigneur, de duc et pair. Les Pairs surtout, en qui il a mis toutes ses complaisances , et dont il fait la clef de voûte dans le vrai •système, lui semblent devoir être (comme ils l'ont jadis été, selon lui) les conseillers nécessaires du roi, les copartageants de sa souveraineté. Il n'a cessé de rêver là-dessus, et il a sa reconstitution de la monarchie française toute prête. Certes , si un prince était capable d'entrer dans quelques-unes de ces vues à la fois courageuses, patriotiques, mais étroites , hautaines et rétrospectives , il semble que c'ait été le duc de Bourgogne tel qu'on nous le présente , avec ce mélange de bonnes intentions, d'efforts sur lui-même, d'éducation laborieuse et industrieuse, de principes et de doctrine en serre-chaude. On ne refait point l'histoire par hypothèse. Le duc de Bourgogne n'a pas régné , et la monarchie française , lancée à travers les révolutions , a suivi un tout autre

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cours que celui qu'il avait rêvé de lui faire prendre. Quand on lit aujourd'hui Saint-Simon après les événements accomplis et en présence de la démocratie débordante et triomphante (quelles que soient ses formes de couronnement et de triomphe) on se demande plus que jamais avec doute , ou plutôt on se dit sans hésiter sur la réponse :

Est-ce qu'il y avait moyen de refaire ainsi après Louis XIV, après Richelieu , après Louis XI , les fondements de la monarchie française , de la refaire une monarchie œnstitutionnelle aristocratique avec toutes les hiérarchies de rang? Une telle reconstruction par les bases étaitelle possible quand déjà allaient se dérouler de plus en plus par des pentes larges et rapides les conséquences du nivellement universel? Et enfin cela était-il d'accord avec le génie de la nation , avec le génie de cette noblesse même qui aimait à sa manière à être un peuple , un peuple de gentilshommes?

La seule réponse , encore une fois , est dans les faits accomplis : à Saint-Simon reste l'honneur d'avoir résisté à l'abaissement et à l'anéantissement de son Ordre , de s'être roidi contre la platitude et la servilité courtisanesque. Sa théorie est comme une convulsion , un dernier effort suprême de la noblesse agonisante pour ressaisir ce qui va passer à ce tiers état qui est tout, et qui, le jour venu, dans la plénitude de son installation , sera même le Prince.

La mort subite du duc de Bourgogne vint porter le plus rude coup à Saint-Simon et briser la perspective la plus flatteuse qu'un homme de sa nature et de sa trempe pût envisager , moins encore d'être au pouvoir par lui-même que de voir se réaliser ses idées et ses vues, cette chimère du bien public qu'il confondait avec ses propres satisfactions d'orgueil. Le duc de Bourgogne mort à trente ans, Saint-Simon qui n'en avait que trente-sept , restait fort considérable et fort compté par sa liaison intime et noblement professée en toute circonstance avec le duc d'Orléans, que toutes les calomnies et les cabales ne pouvaient empêcher de devenir après la mort de Louis XIV et de ses héritiers en ftge de régner, le personnage principal du royaume.

Les plans que Saint-Simon développa au duc d'Orléans pour une réforme du gouvernement ne furent qu'en partie suivis. L'idée des Conseils à substituer aux secrétaires d'Etat pour l'administration des affaires , était de lui ; mais elle ne fut pas exécutée et appliquée comme il l'entendait. Une des mesures qu'il proposait avec le plus de confiance , eût été de convoquer les États généraux au début de la Régence ; il y voyait un instrument commode duquel on pouvait se servir pour obtenir bien des réformes et sur qui on en rejetterait la responsabilité par manière d'excuse. Il y avait à profiter , selon lui , de Verreur populaire qui attribuait à ce corps un grand pouvoir, et on pouvait favoriser cette erreur innocente sans en redouter les suites. Ici Saint-Simon se trompait peut-être de date comme en d'autres cas, et il ne se rendait pas bien compte de l'effet et de la fermentation qu'eussent produits des États généraux en 1716; la machine dont il voulait qu'on jouât pouvait devenir dangereuse à manier. On va vite en France, et, à défaut de l'abbé Sièyes pour théoricien , on avait déjà l'abbé de Saint-Pierre , qui

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aurait trouvé des traducteurs plus éloquents que lui pour sa pensée et des interprètes. Et Montesquieu n'avait-il pas alors vingt-cinq ans?

A dater de ce moment (1715), les Mémoires de Saint-Simon changent un peu de caractère. Membre du Conseil de Régence , il est devenu un des personnages du gouvernement, et, bien que rarement ses avis prévalent, il est continuellement admis à les donner et ne s'en fait pas faute ; on a des entretiens sans nombre où la matière déborde sous sa plume comme elle abondait sur ses lèvres; l'intérêt, qui se retrouve toujours dans de certaines scènes et dans d'admirables portraits des acteurs, y languit par trop de plénitude et de regorgement. Le règne de Louis XIV où il était contenu allait mieux à Saint-Simon que cette demi-faveur de la Régence, où il a beaucoup plus d'espace sans avoir pour cela d'action bien décisive. 11 ne fut point ministre parce qu'il ne le voulut pas ; il aurait pu l'être à un instant ou à un autre , mais il se pliait peu aux combinaisons diverses et n'en augurait rien de bon ; il ne trouvait point dans le duc d'Orléans l'homme qu'il aurait voulu et qu'il avait tant espéré et regretté dans le duc de Bourgogne ; il lui reprochait précisément d'être l'homme des transactions et des moyens termes , et le Prince , à son tour , disait de son ardent et peu commode ami a qu'il était immuable comme Dieu et d'une suite enragée , » c'est-à-dire , tout d'une pièce. A un certain jour (1721), Saint-Simon, dans un intérêt de famille, désira l'ambassade d'Espagne, et il l'eut aussitôt. Cette mission fut plus honorifique que politique, et il l'a racontée fort au long '. Ce fut son dernier acte de représentation. La mort subite du Régent (1723) vint peu après l'avertir de ce que la mort du duc de Bourgogne lui avait déjà dit si éloquemment au cœur , que les choses du monde sont périssables , et qu'il faut , quand on est chrétien , penser à mieux. La politique craintive de Fleury aida à lui redoubler le conseil. L'évêque de Fréjus , dans une visite à Mme de Saint-Simon , lui fit entendre qu'on saurait son mari avec plus de plaisir à Paris qu'à Versailles. Saint- Simon pensait trop haut pour ce ministère à voix basse que méditait Fleury. Il ne se le fit pas dire deux fois, et dès ce moment il renonça à la Cour, vécut plus habituellement dans ses terres et s'occupa de la rédaction définitive de ses Mémoires. 11 ne mourut qu'en 1755 , le 2 mars , à quatre-vingts ans.

Il tournait depuis longtemps le dos au nouveau siècle, et il habitait dans ses souvenirs. Il mourut quand Voltaire régnait, quand Y Encyclopédie avait commencé, quand Jean -Jacques Rousseau avait paru, quand Montesquieu ayant produit tous ses ouvrages venait de mourir lui-même. Que pensait-il, que pouvait-il penser de toutes ces nouveautés éclatantes? On a souvent cité son mot dédaigneux sur Voltaire , qu'il appelle Arouet : a Fils d'un notaire qui l'a été de mon père et de moi.... » On en a conclu un peu trop vite , à mon sens , le mépris de Saint-Simon

4 . Moins au long touterois qu'il n'a Bcmblé jusqu'ici d'après les éditions précédentes : car dans la première qui a servi aux réimpressions , on a jugé à propos de transposer du tome III' au XIX", plus de 100 pages relatives aux graudesses d'Espagne, et on en a bourré le récit de l'ambassade de Saint-Simon.

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