DUC DE CHAULNES
glorieux, le plus craint, le plus ménagé, et qui n'avoit jamais été mené de la sorte-, et, ce qui le touchoit le plus , c'étoient les plaintes prouvées que nous faisions de sa probité et de son injustice, parce qu'il se piquoit là-dessus de la plus austère vertu , dont nous faisions tomber le masque.
Personne ne se vouloit donc charger d'une négociation aussi difBcile avec lui, lorsque M. de Chaulnes, qui s'étoit acquis une grande réputation et une grande considération par les siennes au dehors, voulut bien hasarder celle-ci. C'étoit sous la corpulence, l'épaisseur, la pesanteur, la physionomie d'un bœuf, l'esprit le plus délié, le plus délicat, le plus souple , le plus adroit à prendre et à pousser ses avantages , avec tout l'agrément et la finesse possible , jointe à une grande capacité et à une continuelle expérience de toutes sortes d'affaires , et la réputation de la plus exacte probité , décorée à l'extérieur d'une libéralité et d'une magnificence également splendide, placée et bien entendue, et de beaucoup de dignité avec beaucoup de politesse. Il eut du premier président l'heure qu'il désira.
Il ouvrit son discours par les raisons que nous avions de nous plaindre de son procédé , et lui fit sentir après avec délicatesse qu'il n'y a point de places où on ne soit exposé à des ennemis; que tout le monde étoit convaincu de sa partialité pour M. de Luxembourg; que seize pairs de France, et dont plusieurs fort bien auprès du roi ou grandement établis, n'étoient pas toujours impuissants à beaucoup nuire; que le seul moyen d'effacer sa partialité de l'idée publique et de regagner les pairs qu'il s'étoit si grandement aliénés, étoit l'assemblée de toutes les chambres pour les juger , et de lui en donner sa parole positive; qu'il vouloit bien lui avouer que nous l'avions prié de lui faire cette proposition, bien moins par aucune espérance de succès, que pour n'avoir rien à reprocher à leur conduite à son égard, pénétrer définitivement où nous en étions avec lui, et éclater ensuite avec plus de raisons et moins de mesures.
Le poids avec lequel ce discours fui prononcé étourdit le premier président qui se mit sur une défense de sa conduite avec nous, confuse et embarrassée. M. de Chaulnes vit qu'il ne tendoit qu'à échapper, le remit sur l'assemblée des chambres, et le pressa vivement. Serré de si près, il se retrancha sur la difficulté de la faire, et diminua tant qu'il put son autorité à cet égard. M. de Chaulnes n'avoit garde de s'y laisser tromper : il se servit habilement de sa foiblesse pour les personnes de crédit à la cour et de sa propre vanité; il lui représenta qu'inutilement il voudroit lui persuader qu'il n'étoit pas maître d'assembler les chambres toutes les fois qu'il le vouloit; qu'on savoit bien que c'est honnêteté à lui et non pas un devoir d'en prendre avis de la grand'chambre, et qu'on ne savoit pas moins qu'il étoit tellement le maître de ses délibérations que, quand même celles de la grand'chambre y seroient nécessaires, ce n'étoit pas une difficulté qu'il pût objecter, ni qui pût être reçue , dès que son intention seroit véritable de nous accorder l'assemblée de toutes les chambres. Ces raisons ne donnèrent pas, à la vérité, de meilleurs sentiments au