IL NÉGOCIE AVEC LE PREMIER PRÉSIDENT
premier président , mais bien un vif repentir de ne s'être pas assez ménagé avec nous, et un regret cuisant sur l'intérêt de sa réputation, qui lui arrachèrent enfin la parole positive qu'il donna à M. de Chaulnes, pour nous , qu'il assembleroit toutes les chambres pour la continuation et le jugement de notre procès , après un long raisonnement pour mieux faire valoir cet effort.
Le lendemain M. de Chaulnes rendit compte à notre assemblée du succès inespéré de sa négociation , et il reçut de nous tous les reraercîments si dignement mérités. Nous publiâmes ensuite cet engagement si solennellement pris par le premier président avec tout ce que nous y pûmes ajouter pour compenser nos plaintes, et pour l'engager de plus en plus. Mais notre politique et notre confiance en la parole du premier président furent bientôt confondues. Il ne put tenir contre ses intimes liaisons prises avec M. de Luxembourg ; il lui fit l'aveu de la parole qu'il avoit donnée , et ne put résister à s'engager à lui de ne la pas tenir.
L'intérêt de M. de Luxembourg étoit grand d'empêcher l'assemblée des chambres. Il auroit fallu y revoir sommairement tout le procès pour l'instruction de tant de nouveaux juges. Leur nombre étoit difficile à corrompre, et l'autorité du premier président, en laquelle étoient remises toutes les espérances de M. de Luxembourg, étoit entière sur la grand'chambre , et foible sur toutes les chambres assemblées. La frayeur que M. de Luxembourg en avoit conçue le trahit par la joie qu'il ne put dissimuler de l'avoir rompue. Il nous en revint des soupçons. M. de Chaulnes résolut de s'en éclaircir, et prit prétexte d'une autre affaire pour voir le premier président. Il le trouva embarrassé avec lui , et bientôt ce magistrat lui en avoua la cause par un discours confus qui tendoit à éluder sa parole. M. de Chaulnes le pressa avec surprise, et lui dit : qu'il ne pouvoit croire ce qu'il entendoit, et qu'il le prioit de se souvenir qu'en grande connoissance de cause il lui avoit donné sa parole nette , précise , positive , d'assembler toutes les chambres pour la continuation elle jugement de notre procès. Le premier président , avec un air respectueux et ce masque de sévérité qu'il ne quittoit jamais , avoua qu'en effet il la lui avoit donnée , forcé par son éloquence et par son autorité ; mais qu'il se repentoit de s'être engagé trop légèrement : qu'il étoit nécessité par de sérieuses réflexions de lui déclarer qu'il se trouvoit dans l'impossibilité de l'effectuer, et tombant tout court en des~ respects et des compliments sans fin, se mit à reconduire M. de Chaulnes, qui n'avoit point du tout envie de s'en aller, mais comme il faisoit toujours à ceux dont il se vouloit défaire. M. de Chaulnes, indigné de se voir si étrangement éconduit, le quitta en lui protestant qu'il avoit sa parole , qu'il ne vouloit ni ne pouvoit la lui rendre , qu'au reste il pouvoit en manquer et à lui et avec lui , à tout ce qu'il y avoit de plus distingué dans le royaume , et en user tout comme bon lui sembleroit.
Le duc vint nous en rendre compte dans une assemblée extraordinaire ; il y fut résolu non-seulement de ne plus garder aucune mesure avec un homme aussi perfide , mais de chercher encore tous les moyens possibles de le récuser, et après, tous ceux d'obtenir par la procédure
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l'assemblée de toutes les chambres , surtout de ne rien oublier pour tirer le procès en longueur, suivant nos précédentes résolutions. On peut juger du bruit, des plaintes et des discours qui, de notre part, suivit ce manquement de parole, contre un homme sur lequel aucune considération ne pouvoit plus nous retenir, et contre lequel nous ne pouvions plus employer d'autres armes. Aussi en fut-il d'autant plus outré, qu'il voyoit sa réputation s'en aller en pièces, et qu'il n'avoit quoi que ce soit à opposer aux faits que nous publiions, et qu'il étoit bien loin d'être accoutumé à un éclat si soutenu, et qui ne ménageoit pas plus les termes que les choses.
Pour en venir à sa récusation, voici ce dont on s'avisa : ce fut de mettre en procès le duc de Roban avec l'avocat général, fils unique du premier président , parce que la maxime reçue est que , qui ett en procès avec le fils , ne peut être jugé par le père. Cet avocat général avoit épousé une riche héritière de Bretagne, dont deux belles terres relevoient du duc de Rohan. Il fut donc prié d'en vouloir bien faire demander le dénombrement , et d'ordonner à ses baillis de former un procès bon ou mauvais à l'avocat général , pourvu que c'en fût un , et il le promit de bonne grâce ; mais , comme ses réflexions sont plus lentes que ses décisions , je pense qu'il se repentit bientôt de l'engagement qu'il avoit pris; on s'en douta bientôt et on le pressa d'engager quelques procédures dont il ne se put défendre. Le premier président en fut bientôt averti, et sentit aussitôt ce que cela vouloit dire. Sa passion de demeurer notre juge l'emportant sur son orgueil, il n'est soumission qu'il ne fit , et ne fit faire à Paris et en Bretagne à M. de Roban , et telles qui ne s'exigent pas même des moindres vassaux.
Ce procédé flatta le duc de Rohan déjà bien ébranlé par son irrésolution naturelle : il voulut donc obliger le premier président en un point si sensible, et pour y parvenir, nous déclara à une assemblée qu'il s'en alloit à Moret faire pêcher un grand étang qui demandoit sa présence. Je sentis et ne pus souffrir cette défection. Je m'écriai que c'étoit nous abandonner dans la plus importante crise, où sa présence seule étoit plus nécessaire que celle de tous les autres ensemble; qu'il étoit inconcevable que la pêche d'un étang l'attirât à deux lieues de Fontainebleau dans des moments si pressants où ses gens d'affaires , ou tout au plus la duchesse sa femme sufhroient de reste, et qu'à l'heure que je parlois, on en pêchoit quatre beaux à la Ferté-Vidame, à vingt-quatre lieues de Paris , où ma mère ni moi n'avions jamais imaginé d'aller pour aucune pêche. M. de Chaulnes, M. de La Rochefoucauld, tout ce qui étoit à l'assemblée, ducs et conseils, lui firent les prières et les remontrances les plus pressantes : mais le parti étoit pris; il nous amusa seulement de la promesse de revenir dès que quelques choses presseroient et qu'on le manderoit. Le cas arriva en moins de huit jours, où, sans le retour de M. de Rohan, toutes ses procédures contre l'avocat général tomboient. Un laquais de M. de La Trémoille lui fut dépêché toute la nuit, avec une lettre de son maître, tant pour lui que comme chargé de tous, et une de Riparfonds, qui lui expliquoit la nécessité pressante et indispensable du retour. Le courrier le fit éveiller : il lut les deux