‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 114 sur 374 · RUPTURE DES OPPOSANTS · texte numérisé non relu

RUPTURE DES OPPOSANTS

lettres, puis dit au laquais de faire ses excuses, mais que les affaires qu'il avoit à Moret ne lui permettoient pas de les quitter, et sans autre réponse, fit tirer son rideau, et se tourna de l'autre côté. A l'arrivée du courrier, Riparfonds fit une seconde lettre à M. de Rohan de la dernière force pour l'engager à revenir; elle fut signée de dix ou douze ducs qui se trouvèrent à l'assemblée et portée tout de suite par un autre courrier.

Je m'étois donné une violente entorse qui m'avoit empêché de me trouver aux deux assemblées d'où on avoit dépêché ces deux courriers , mais j'étois instruit de ce qui s'y étoit passé. Je n'avois donc point signé la lettre commune, ni écrit en particulier. Ma surprise fut donc grande de voir arriver ce second courrier chez moi avec une lettre de M. de Rohan, par laquelle il expliquoit ses prétendues raisons de demeurer à Moret, et me prioit de faire ses excuses. J'envoyai aussitôt cette lettre à l'assemblée qui se tenoit pour attendre la réponse. A sa lecture l'indignation fut grande ; on ne put plus douter de la défection préméditée , et on admira avec raison qu'un homme d'esprit comme M. de Rohan nous sacrifiât, et son honneur même, à une réconciliation personnelle dont il se flattoit par là avec le premier président, duquel l'orgueil ne lui pardonneroit jamais les bassesses qu'il lui avoit fallu faire pour se délivrer de ce procès.

Le coup manqué de la sorte , nous nous tournâmes à d'autres moyens. Ce fut d'allonger par celui des ducs d'Uzès et de Lesdiguières. Ce dernier étoit un enfant sous la tutelle de sa mère , espèce de fée , demeurant presque toujours seule dans un palais enchanté , et sur qui presque personne n'avoit aucun crédit. M. de Chaulnes qui la voyoit quelquefois s'offrit de lui parler, et il en obtint la reprise de son fils avec nous, au lieu du feu duc son père, qui n'avoit pas encore été faite. De M. d'Uzès je m'en chargeai, et il voulut bien se joindre à nous sous prétexte que si ces anciennes pairies renaissoient ainsi de leurs cendres, il s'en trouveroit d'antérieures à son érection, qu'il avoit intérêt d'empêcher d'avance de pouvoir se mettre en prétention.

Cependant nous cherchions avec soin les moyens de récuser le premier président, lorsque son dépit nous les fournit lui-même. Nous vivions avec lui en attendant comme s'il l' étoit déjà. Magneux et Aubry , intendants de MM. de La Trémoille et de La Rochefoucauld, également habiles et attachés à leurs maîtres , et vifs sur notre affaire , étoient j)ar là devenus odieux au premier président ; il n'avoit pu s'en cacher, nous le savions , et par cela même jamais il n'entendoit parler de nous que par eux. Ce mépris que nous affections et que nous publiions même le désoloit tellement, qu'un jour qu'ils étoient allés lui parler, il leur dit qu'il ne pouvoit pas douter que nous ne cherchassions toutes sortes de moyens pour le récuser, que la chose n'étoit pourtant pas difficile, puisque nous n'avions qu'à mettre le duc de Gesvres en cause, duquel il avoit l'honneur d'être parent. Il fut servi avec promptitude : M. de Gesvres reçut le surlendemain une assignation de notre part. La raison s'en voit ci-dessus dans la généalogie : il étoit fils de la fille et sœur des deux ducs de Piney-Luxembourg. Je ne comprends pas comment

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aucun de nous ni de notre conseil ne trouva pas ce moyen. Le premier président ne tarda pas à se repentir de nous en avoir avisés , mais ij demeura récusé.

L'affaire en resta là pour cette année. La belle saison rappela M. de Luxembourg et ses trois fils en Flandre ; pas un de ses gens d'affaires , ni de ses protecteurs , ne voulurent s'en charger en son absence , non plus que l'abbé de Luxembourg son fils. La mort du duc de Sully qui arriva pendant la campagne fit un délai naturel de quatre mois, et la maladie de Portail, notre rapporteur, dura jusqu'à la fin de l'année , et gagna la mort de M, de Luxembourg, que je rapporterai en son temps.

Cet hiver finit enfin la fameuse maison de Longueville , si connue par sa fortune inouïe et si prodigieusement soutenue jusqu'à son extinction. M. de Longueville, qui parut tant de divers côtés pendant les troubles de la minorité de Louis XIV, n'avoit laissé que la duchesse de Nemours de son premier mariage avec la sœur de la princesse de Carignan et du dernier comte de Soissons, prince du sang, tué à la bataille de Sedan, le dernier de cette branche. De son second mariage avec la fameuse duchesse de Longueville, sœur de M. le Prince, le héros, et de M. le prince de Conti, il n'avoit eu que deux fils : le cadet, d'une grande espérance , tué au passage du Rhin , sans alliance ; l'autre , d'un esprit foible, qu'on envoya à Rome, que les jésuites empaumèrent et que le pape fit prêtre. Revenu en France il devint de plus en plus égaré, en sorte qu'il fut renfermé dans l'abbaye de Saint-Georges près de Rouen pour le reste de sa vie, où il n'étoit vu de personne, et M. le Prince prit l'administration de ses biens. Il mourut les premiers jours de février, et il se trouva un testament de lui fait à Lyon, allant à Rome, par lequel il donne tout son bien à son frère tué depuis au passage du Rhin , et à son défaut et de sa postérité , à Mme sa mère , et après elle à MM. les princes de Conti l'un après l'autre. L'aîné de ces princes étoit mort il y avoit déjà longtemps, en sorte que celui-ci devint le seul appelé à ce grand héritage , que Mme de Nemours résolut bien de lui contester.

M. de Soubise fit presque en môme temps le mariage de l'héritière de Ventadour avec son fils aîné. Elle étoit veuve du prince de Turenne, fils aîné de M. de Bouillon, et son survivancier , tué à Steinkerque et mort le lendemain, de ses blessures, écrivant à sa maîtresse. Il avoit montré par plusieurs pointes qu'il n'étoit pas indigne arrière-petit-fils du maréchal de Bouillon , pour ne parler de rien de plus récent ; et le cardinal de Bouillon en eut une telle douleur qu'il força le P. Gaillard, jésuite , fort attaché à eux tous , d'en faire l'oraison funèbre. Il n'en avoit point eu d'enfants dans un assez court mariage ; mais elle y avoit eu le temps de se faire connoître par tant de galanterie publique qu'aucune femme ne la voyoit, et que les chansons qui avoient mouché* s'étoient chantées en Flandre , dans l'armée où le prince de Rohan ne

4 . Le mol moucher se trouve plusieurs fois dans SaintSimoii avec le sens particulier de voler en bourdonnant comme une mouche.

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