SufTisanles
124 AVIS DE l'intendant d' ALSACE. [1694]
encore chez moi deux jours après ; je le fus voir ensuite , puis lui donnai à dîner avec d'autres , comme j'avois toujours du monde à manger , généraux , mestres de camp et autres officiers. C'étoit un brave homme , épais , mais bon homme et galant homme , et qui savoit fort bien mener une troupe de cavalerie.
Après un si long séjour dans ce camp abondant, il fallut aller ailleurs; le maréchal de Lorges voulut laisser un gros corps d'infanterie en Alsace pour empêcher les ennemis d'y entrer par un pont de bateaux diligemment jeté , quand il s'en seroit éloigné pour ses subsistances , et ne se rendit point aux représentations de La Grange , intendant de l'armée , qui l'étoit aussi d'Alsace. Celui-ci en écrivit à la cour, manda que, si cette infanterie demeuroit en Alsace , elle mettroit cette province hors d'état de payer cent mille écus prêts à toucher; que c'étoient des inquiétudes et des précautions inutiles, et qu'il répondoit sur sa tête que les ennemis ne passeroient par le Rhin , et n'étoieut pas même en état d'y songer. Barbezieux , qui avec tous ses grands airs sentoit plus l'intendant que le général d'armée , et plus enclin aussi à croire l'un que l'autre , mit le roi de son côté , tellement que le maréchal reçut un ordre positif tel que La Grange l'avoit proposé. A cela le maréchal de Lorges ne put qu'obéir; et, ne trouvant point de subsistances plus proches que les bords delà Nave, il se mit, avec la première ligne, tout contre Creutznach, et envoya Tallard avec la seconde au delà de cette petite rivière , guéable partout , dans le Hondsrûck où nous eûmes des fourrages et des vivres en abondance.
A peine la goûtions-nous que Tallard reçut ordre de partir aussitôt avec toutes ses troupes pour aller rejoindre le maréchal de Lorges; c'est que le prince Louis de Bade avoit calculé sur notre éloignement qu'il auroit le loisir de faire une rafle en Alsace avant que nous pussions être rejoints, et de se retirer avant que nous pussions aller à lui. Il avoit donc jeté un pont de bateaux sur le Rhin àHagenbach , à la faveur d'une grande île dans laquelle il avoit mis de l'artillerie , et de là s'étoit espacé en Alsace par corps séparés. Au premier avis , le maréchal de Lorges s'étoit porté avec quelque cavalerie jusqu'à Landau , où le maréchal de Joyeuse lui mena ses troupes, et nous partîmes le lendemain de l'arrivée de l'ordre pour passer la Nave et camper le lendemain à Flonheim. Tallard y eut avis que le prince de Hesse se préparoit, avec vingt mille hommes , à l'attaquer le lendemain dans sa marche ; mais ce que uous appréhendions, c'étoit de trouver le défilé de Durckheim occupé, où il étoit aisé d'empêcher le passage et de tenir ainsi les deux lignes de notre armée séparées et par conséquent fort embarrassées, et de désoler l'Alsace, tandis que la première ligne seule ne le pourroit empêcher, et que la seconde demeureroit inutile.
Dans cet embarras , il se trouva une cousine de l'homme chez qui j'étois logé, qui arrivoit de Mayence, d'où elle étoit partie la veille, et je le sus de mes gens qui le découvrirent. Elle ne parloit qu'allemand; je la menai à Tallard qui me pria de lui servir d'interprète. Nous sûmes d'elle que les portes de Mayence étoient fermées , qu'on n'y laissoit entrer personne de ce côté-ci; qu'on l'en avoit fait sortir; qu'elle avoit vu