IRRUPTION DES ENNEMIS EN ALSACE
quantité de tentes au delà de Mayence , et que des hussards lui avoient dit que c'étoit le prince de Hesse qui alloit joindre le prince Louis. Cela ne nous instruisit guère. Tallard , n'ayant aucun avis des partis qu'il avoit , en envoya encore deux dehors. Nous avions bien fait quatorze lieues de France et n'étions arrivés qu'à huit heures du soir, de sorte qu'il fallut bien donner la nuit au repos , et nous avions encore huit lieues jusqu'aux défilés de Durckheini. Nous marchâmes le lendemain dans la disposition de trouver les ennemis dont il ne parut nul vestige; et on sut, après, que ce camp sous Mayence étoit de huit mille hommes, plus envieux de butin que de combat. Romainville, avec sa réserve , avoit pris en partant d'Arienthal dans le Hondsrûck où nous étions , un autre chemin par les montagnes avec les bagages , de sorte que nous marchions légèrement. Nous traversâmes les défilés de Durckheim sans aucun obstacle, et nous campâmes encore à quatre lieues au delà, à deux lieues près de la première ligne avec laquelle le maréchal de Joyeuse nous attendoit. Tallard poussa jusqu'à lui pour recevoir ses ordres, qui furent de marcher le lendemain sur Landau. En chemin nous joignîmes la première ligne, et ce fut une grande joie pour toutes les deux que cette réunion.
J'allai tout de suite à Landau voir M. le maréchal de Lorges qui avoit attendu son armée avec impatience. Je le trouvai dans le jardin de Mélac , gouverneur de la place et un des lieutenants généraux de l'armée , avec presque tous les officiers généraux , et La Grange , fort embarrassé de sa contenance et la tête fort basse. Nous y apprîmes que les ennemis , répandus en plusieurs corps , avoient enlevé un grand butin et quantité d'otages, et qu'ils se retranchoient fort dans l'tle et dans les bois d'Hagenbach ; mais le nombre de ce qui avoit pa.ssé le Rhin on ne le sut jamais. Ce n'étoit pas faute de soins; Mélac avoit battu un gros parti des ennemis, où Girardin avoit été légèrement blessé au ventre. C'étoit un très-bon officier, brigadier de cavalerie et fils de Vaillac, chevalier de l'ordre en 1C61 , qui étoit à Monsieur, et gens de fort bonne maison. Il avoit servi de lieutenant général en Irlande, et y avoit commandé l'armée après la mort de Saint-Ruth qui y fut tué; mais il avoit déplu à M. de Louvois qui l'avoit donné au roi pour un ivrogne; il en étoit bien quelque chose, et il en étoit demeuré là.
Le lendemain , après une longue marche , on prit un camp fort étendu , d'où le marquis d'Alègre, maréchal de camp de jour, prit en arrivant les gardes et les dragons de Bretomelles pour aller voir ce qui étoit dans la plaine au delà. Il poussa jusqu'au bois où il força un grand retranchement, d'où il chassa le général Soyer. On se reposa le lendemain; le jour suivant, les deux maréchaux se mirent en campagne, M. de Lorges pour aller chasser les ennemis de Weissembourg qu'il en trouva délogés, M. de Joyeuse pour aller dans les bois où il trouva un grand retranchement qu'il n'avoit pas assez de troupes pour forcer. Le lendemain on se reposa encore. Le surlendemain on laissa tout plié dans le camp, et on marcha aux ennemis en colonne renversée. On n'avoit pas fait beaucoup de chemin à travers de grands abatis d'arbres , qu'on sut que les ennemis avoient repassé le Rhin, et rompu et retiré leur pont,