‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 122 sur 374 · PROCÉDÉ ENTRE LORGES ET JOYEUSE · texte numérisé non relu

PROCÉDÉ ENTRE LORGES ET JOYEUSE

de sorte que l'armée s'en retourna au camp aussi triste qu'elle en étoit partie gaillarde. Trois jours après, les ordres arrivèrent en ce même camp pour la séparation des troupes. Ils portoient que Tallard iroit aux Deux-Ponts, le maréchal de Joyeuse dans leHondsrùck, et le maréchal de Lorges où il le jugeroit à propos , avec une destination de troupes et d'officiers généraux pour chacun des trois.

Le maréchal de Joyeuse sut d'abord la sienne et n'en dit mot , soit oubli ou autre raison ; le maréchal de Lorges ne lui en parla point , mais le jour de la séparation, il lui écrivit le matin par un page qu'il le prioit de partir dans deux heures. Joyeuse , piqué , répondit verbalement qu'il n'étoit préparé à rien, et qu'il ne pouvoit partir, puis s'alla promener. Le maréchal de Lorges, inquiet de cette réponse, s'en alloit chez lui, lorsqu'il le rencontra se promenant, et qui ne détourna point son cheval pour aller à lui. L'autre le joignit. L'abord fut très-froid , les propos furent de même : excuses de l'un, plaintes de l'autre, et fermeté k ne point partir. Ils se quittèrent de la sorte. Le maréchal de Lorges, inquiet de plus en plus, avoit des ordres précis, et la matinée s'avançoit. Il eut recours à la négociation , et il en chargea le marquis d'Huxelles, chevalier de l'ordre et lieutenant général, et Vaubecourt, maréchal de camp. Ils allèrent trouver le maréchal de Joyeuse , qu'ils persuadèrent de venir au moins chez l'autre maréchal, et qu'ils y amenèrent. Ils y entendirent la messe , puis s'enfermèrent. Au bout d'une heure ils sortirent, et les ordres furent donnés pour le départ du maréchal de Joyeuse et de ses troupes dont j'étois, et les deux maréchaux allèrent dîner ensemble chez le marquis d'Huxelles au quartier du maréchal de Joyeuse , qui étoit le chemin du départ , qui ne se put faire qu'après midi.

J'étois fort bien avec le maréchal de Joyeuse qui me fît loger après le dernier maréchal de camp et devant Harlus , mon brigadier , qui , comme l'ancien des brigadiers de notre petite armée , y commandoit la cavalerie. Il n'en fut point fâché; mais les autres brigadiers ne le trouvèrent pas trop bon , et moins qu'eux le prince palatin de Birkenfeld , fort de mes amis et qui ne m'en dit rien. Il étoit capitaine dans Bissy, deuxième brigadier de ce corps. Notre brigade échut à Naurum , sur le bord de laNave, fort près d'Eberbourg, noyés dans le fourrage. J'y demeurai jusqu'au 16 octobre , que le maréchal de Joyeuse me donna congé de fort bonne grâce, et je m'en allai à Paris par Metz, où je vis M. de Sève , qui y étoit premier président du parlement. C'étoit un des plus intègres et des plus éclairés magistrats , qui avoit été fort des amis de mon père.

Avant de rentrer dans Paris, il faut réparer un oubli. Lorsque nous étions au camp de Gaw-Boecklheim , La Bretesche fut chargé d'aller reconnoître quelque chose vers Rhinfels. C'étoit un gentilhomme qui avoit perdu une jambe à la guerre , qui avoit été partisan distingué, qui avoit acquis une capacité plus étendue , très-galant homme d'ailleurs , et en qui le maréchal de Lorges se fioit fort. Il étoit un des lieutenants généraux de son armée , et , nonobstant ce grade , il ne voulut prendre avec lui que deux cents hommes de pied et cent cinquante dragons.

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AiTivé à la nuit , après une grande traite , à un village à quatre lieues de Rhinfels, il s'y arrêta, posta son infanterie; tint quelques dragons à cheval dehors, et le reste attacha ses chevaux à une haie devant la grange où La Bretesche se mit à manger un morceau avec les officiers. Comme ils étoient à table, la lune qui étoit belle s'obscurcit tout d'un coup , et voilà un orage affreux d'éclairs , de tonnerre et de pluie. Aussitôt La Bretesche , craignant quelque surprise par ce mauvais temps , fait monter les dragons à cheval , y monte lui-même , et dans cet instant entend une grosse décharge qui justifie sa précaution : il donne ses ordres à celui qui commandoit les dragons , et s'en va à son infanterie et la dispose. Il revient tout de suite à ses dragons, n'y en trouve plus que deux ou trois avec un seul capitaine et nuls autres. Au désespoir de cet abandon . il retourne à son infanterie, charge les ennemis, profite de l'obscurité et du désordre où il les met, les pousse et les chasse du village, quoique trois fois plus forts que lui, et est légèrement blessé au bras et à la cuisse , et parce que le jour alloit poindre , se retire en bon ordre à Eberbourg. En chemin il rencontra une des troupes de dragons qui l'avoient abandonné. Le capitaine qui la menoit eut l'impudence de lui demander s'il vouloit qu'il l'escortât, et s'attira la réponse qu'il méritoit, sur quoi les dragons se mirent à faire des excuses à La Bretesche, et à rejeter cette infamie sur leurs ofHciers qui les avoient emmenés malgré eux de notre camp à Eberbourg. 11 n'y avoit que trois lieues. La Bretesche, qui étoit fort aimé et estimé, fut fort visité de toute l'armée; j'y fus des premiers. Il en fut quitte pour y demeurer dix ou douze jours. Il eut la générosité de demander grâce pour ces dragons , et le maréchal de Lorges , naturellement boQ et doux la facilité de la lui accorder. Il ne faut pas ôter à Marsal , capitaine des guides, l'honneur qui lui est dû : il avoit suivi La Bretesche, ne le quitta jamais d'un pas et fit très-bien son devoir. Il eut depuis une commission de capitaine d'infanterie , et il entendoit fort bien son métier. Il avoit commencé, disoil-on, par être maître de la poste d'Hombourg d'où La Bretesche étoit gouverneur et d'où il l'avoit tiré.

Ce fut dans le loisir de ce long camp de Gaw-Boecklheim que je commençai ces Mémoires par le plaisir que je pris à la lecture de ceux du maréchal de Bassompierre qui m'invita à écrire aussi ce que je verrois arriver de mon temps.

Nous trouvâmes à notre retour le maréchal d'Humières mort. C'étoit un homme qui avoit tous les talents de la cour et du grand monde et toutes les manières d'un fort grand seigneur , avec cela homme d'honneur quoique fort liant avec les ministres et très-bon courtisan. Ami particulier de M. de Louvois qui contribua extrêmement à sa fortune, qui ne le fit pas attendre, il étoit brave, et se montra meilleur en second qu'en premier; il étoit magnifique en tout, bien avec le roi qui le distinguoit fort et étoit familier avec lui. On peut dire que sa présence ornoit la cour et tous les lieux où il se trouvoit. Il avoit toujours sa maison pleine de tout ce qu'il y avoit de plus grand et de meilleur. Les princes du sang n'en bougeoient , et il ne se contraignoit en rien pour .eux ni pour personne; mais avec un air de liberté, de politesse, de

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discernement qui hii étoit naturel, et qui séparoit toute idée d'orgueil d'avec la dignité et la liberté d'un homme qui ne veut ni se contraindre ni contraindre les autres. Il avoit les plus plaisantes colères du monde , surtout en jouant , et avec cela le meilleur homme du monde , et que tout le monde aimoit.

Il avoit le gouvernement général de Flandre et de Lille, où il tenoit comme une cour, et avoit fait un beau lieu de Mouchy à deux lieues de Compiègne dont il étoit capitaine. Le roi l'avoit souvent aidé à accommoder Mouchy, et y avoit été plusieurs fois. M. de Louvois, qui à la mort du duc du Lude voulut rogner l'office de grand maître de l'artillerie en faveur de sa charge de secrétaire d'Etat, fit faire le maréchal d'Humières grand maître en son absence, comme il revenoit d'Angleterre complimenter , de la part du roi , le roi Jacques II sur son avènement à la couronne. Ce ministre contribua beaucoup à le faire faire duc vérifié, et à lui faire accorder la grâce très-singulière de faire appeler dans ses lettres celui qui avec l'agrément du roi épouseroit sa dernière fille, belle comme le jour, et qu'il aimoit passionnément. Il avoit perdu son fils unique sans alliance au siège de Luxembourg. Il avoit marié sa fille aînée au prince d'Isenghien en obtenant un tabouret de grâce, et la seconde à Yassé, vidame du Mans, qui s'étoit remariée à Surville , cadet d'Hautefort , dont elle avoit été longtemps sans voir son père.

Le maréchal mourut assez brusquement à Versailles. Il regretta amèrement de n'avoir jamais pensé à son salut ni à sa santé ; il pouvoit ajouter à ses affaires, et mourut pourtant fort chrétiennement, et fut généralement regretté. On put remarquer qu'il fut assisté à la mort par trois antagonistes, M. de Meaux et l'abbé de Fénelon qui écrivirent bientôt après l'un contre l'autre, et le P. Caffaro, théatin, son confesseur, qui, s'étant avisé d'écrire un livre en faveur de la comédie pour la prouver innocente et permise, fut puissamment réfuté par M. de Meaux.

Le maréchal de Boufders eut le gouvernement de Lille et de la Flandre, en se démettant de celui de Lorraine qui. fut donné au maréchal de Lorges, lequel sentit vivement cette préférence de son cadet, qui valant beaucoup ne le valoit pourtant pas. M. du Maine eut l'artillerie en quittant les galères qui furent données à M. de Vendôme en son absence. Ainsi les bâtards durent être assez contents de cette année.

Le roi donna une pension de vingt mille livres à la maréchale d'Humières, qui sans cela auroit été réduite à fort peu, et ce fut le premier exemple d'une si forte pension à une femme. Elle étoit La Châtre , avoit été fort belle et riche , car elle étoit unique , et avoit été dame du palais de la reine. C'étoit une précieuse qui importunoit quelquefois le maréchal et toute sa bonne compagnie , et qui , avec un livre de compte qu'elle avoit toujours devant elle, croyoit tout faire et ne fit rien que se ruiner. Elle se retira dans une maison borgne au dehors des Carmélites du faubourg Saint-Jacques , s'y fit dévote en titre d'office , et se mêla après de tout ce dont elle u'avoit que faire , et peu d'accord avec ses enfants.

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