INTRODUCTION. XXI
Je ne relèverai pas les autres injures de ce passage tout brutal : Saint- Simon y est appelé un dévot sans génie. Saint-Simon n'avait pas , il est vrai , le génie politique ; bien peu l'ont , et le marquis d'Argenson , avec tout son mérite, comme philosophe et comme administrateur secondaire, n'en était lui-même nullement doué. Pour être un politique, indépendamment des vues et des idées justes qui sont nécessaires, mais qu'il ne faut avoir encore qu'à propos et modérément , sans une fertilité trop confuse , il ne convient pas de porter avec soi de ces humeurs brusques qui gâtent tout , et de ces antipathies des hommes qui créent à chaque pas des incompatibilités. Le génie de Saint-Simon , qui devait éclater après lui , rentrait tout entier dans la sphère des Lettres : en somme , ce qu'il a dû être , il l'a été.
Il y a à dire à sa dévotion. Elle était sincère et dès lors respectable; mais elle ne semble pas avoir été aussi éclairée qu'elle aurait pu l'être. Après chaque mécompte ou chagrin, Saint-Simon s'en allait droit à la Trappe chercher une consolation, comme on va, dans une blessure, au chirurgien, mais il en revenait sans avoir modifié son fond et sans travailler à corriger son esprit. Il se livrait à toutes ses passions intellectuelles et à ses aversions morales sans scrupule , et sauf à se mettre ea règle à de certains temps réguliers et à s'en purger la conscience , prêt à recommencer aussitôt après. Cette manière un peu machinale et brusque de considérer le remède religieux , sans en introduire la vertu et l'efficace dans la suite même de sa conduite et de sa vie , annonce une nature qui avait reçu par une foi robuste la tradition des croyances plutôt qu'elle ne s'en était pénétrée et imbue par des réflexions lumineuses. En tout, Saint-Simon est plutôt supérieur comme artiste que comme homme; c'est un immense et prodigieux talent, plus qu'une haute et complète intelligence.
Après la mort de Saint-Simon , ses Mémoires eurent bien des vicissitudes. Ils sortirent des mains de sa famille pour devenir des espèces de prisonniers d'État; on craignait les divulgations indiscrètes. On voit que Duclos et Marmontel en eurent connaissance, et en firent un ample usage dans leurs travaux d'historiographes. H. de Choiseul, pendant son ministère , en prêta des volumes à Mme du DeiTand , qui en écrivit ses impressions à Horace Walpole auquel elle aurait voulu également les prêter et les faire lire : « Nous faisons une lecture l'après-dîner, lui mandait-elle (21 novembre 1770), des Mémoires de M. de Saint-Simon, où il m'est impossible de ne pas vous regretter ; vous auriex des plaisirs indicibles, s Elle dit encore à un autre endroit (2 décembre) : a Les Mémoires de Saint-Simon m'amusent toujours , et comme j'aime à les lire en compagnie, cette lecture durera longtemps; elle vous amuserait, quoique le style en soit abominable, les portraits mal faits; l'auteur n'étoit point un homme d'esprit ; mais comme il était au fait de tout, les choses qu'il raconte sont curieuses et intéressantes; je voudrais bien pouvoir vous procurer cette lecture. »
Elle y revient pourtant et corrige ce qui peut étonner dans ce premier jugement tumultueux (9 janvier 1771). a Je suis désespérée de ne pouvoir pas vous faire lire les Mémoires de Saint-Simon : le dernier volume ,
XXn INTRODUCTION.
que je ne fais qu'achever, m'a causé des plaisirs infinis; il vous met" trait hors de vous. » Je le crois bien que ces Mémoires de Saint-Simon vous mettent hors de vous; ils vous transportent au cœur d'un autre siècle.
Voltaire , sur sa fin , avait , dit-on , formé le projet « de réfuter tout ce que le duc de Saint-Simon , dans ses Mémoires , encore secrets , avait accordé à la prévention et à la haine. » Voltaire, en cela, voyait où était le défaut de ces redoutables Mémoires, et aussi, en les voulant infirmer à l'avance, il semblait pressentir où était le danger pour lui, pour son Siècle de Louis XIV y de la part de ce grand rival, et que, lorsque de tels tableaux paraîtraient , ils éteindraient les esquisses les plus brillantes qui n'auraient été que provisoires.
A partir de 1784, la publicité commença à se prendre aux Mémoires de Saint-Simon , mais timidement , à la dérobée , par anecdotes décousues et par morceaux. De 1788 à 1791 , puis plus tard en 1818 , il en parut successivement des extraits plus ou moins volumineux , tronqués et compilés. La marquise de Créquy, à propos d'une de ces premières compilations, écrivait à Sénac de Meilhan ' (7 février 1787) : œ Les Mémoires de Saint-Simon sont entre les mains du censeur ; de six volumes on en fera à peine trois , et c'est encore assez. » Et , un peu plus tard (2S septembre 1788): « Je vous annonce que les Mémoires de Saint- Simon paraissent, mais très-mutilés, si j'en juge par ce que j'ai vu en trois gros tapons verts, et il y en avait six. Mme de Turpin mourut, j'en demeurai là; cela est mal écrit; mais le goût que nous avons pour le siècle de Louis XIV nous en rend les détails précieux. »
Il est curieux de voir comme chacun s'accorde à dire que c'est mal écrit , que les portraits sont mal faits , en ajoutant toutefois que c'est intéressant : Mme du Deffand elle-même , la seule qui ait lu à la source , apprécie l'amusement plus que la portée de ces Mémoires. La forme de Saint-Simon tranchait trop avec les habitudes du style écrit au xvin* siècle , et on en parlait à peu près comme Fénelon a parlé du style de Molière et de cette tt multitude de métaphores qui approchent du galimatias. » Tout ce beau inonde d'alors avait fait , plus ou moins , sa rhétorique dans Voltaire.
L'inconvénient de ces publications tronquées , comme aussi des extraits mis au jour par Lemontey et portant sur les Notes manuscrites annexées au Journal de Dangeau , c'était de ne donner idée que de ce qu'on appelait la causticité de Saint-Simon, en dérobant tout à fait un autre côté de sa manière qui est la grandeur. Cette grandeur, qui, nonobstant tout accroc de détail , allait à revêtir d'une imposante majesté l'époque entière de Louis XIV , et qui était la première vérité du tableau , ne pouvait se dévoiler que par la considération des ensembles et dans la suite même de ce corps incomparable d'Annales. C'est donc la totalité des Mémoires qu'il fallait donner dans leur forme originale et authentique. L'édition de 1829 y a pourvu. La sensation produite par les premiers voltunes fut très-vive : ce fut le plus grand succès depuis celui
I . Lettres inédites de la marquise de Créquy, a Sénac de Meilhan, qui sont sous presse (Potier, libraire-éditeur).
INTRODUCTION. XXm
des romans de Walter Scott. Un rideau se levait tout d'un coup de dessus la plus belle époque monarchique de la France , et l'on assistait à tout comme si l'on y était. Ce succès toutefois , coupé par la Révolution de 1830, se passa dans le monde proprement dit, encore plus que dans le public; celui-ci n'y arriva qu'un peu plus tard et graduellement.
Aujourd'hui il restait à faire un progrès important et, à vrai dire, décisif pour l'honneur de Saint-Simon écrivain. Cette première édition, si goûtée, avait été faite d'après un singulier principe et sur un sousentendu étrange : c'est que Saint-Simon , parce qu'il a sa phrase à lui et qui n'est ni académique , ni celle de tout le monde , écrivait au hasard , ne savait pas écrire (comme le disaient les marquises de Créquy et du DefTand) , et qu'il était nécessaire de temps en temps , dans son intérêt et dans celui du lecteur , de le corriger. D'autres relèveront dans cette première édition des noms historiques estropiés , des généalogies mal comprises et rendues inintelligibles, des pages du manuscrit sautées , des transpositions et des déplacements qui ôtent tout leur sens à d'autres passages où Saint-Simon s'en réfère à ce qu'il a déjà dit; pour moi , je suis surtout choqué et inquiet des libertés qu'on a prises avec la langue et le style d'un maître. M. de Chateaubriand, dans un jour de mauvaise humeur contre le plus grand auteur de Mémoires , a dit : « Il écrit à la diable pour l'immortalité ; » et d'autres , entrant dans cette jalousie de Chateaubriand et comme pour la caresser, ont été jusqu'à dire de Saint-Simon qu'il était « le premier des barbares. > Il faut bien s'entendre sur le style de Saint-Simon; il n'est pas le même en tous endroits et à toute heure. Lorsque Saint-Simon écrit des Notes et commentaires sur le Journal de Dangeau , il écrit comme on fait pour des notes , à la volée , tassant et pressant les mots , voulant tout dire à la fois et dans le moindre espace. J'ai comparé ailleurs cette pétulance et cette précipitation des choses sous sa plume « à une source abondante qui veut sortir par un goulot trop étroit et qui s'y étrangle. » Toutefois, même dans ces brusques croquis de Notes , tels qu'on les a imprimés jusqu'ici , il y a bien des fautes qui tiennent à une copie inexacte. Dans ses Mémoires , Saint-Simon reprend ses premiers jets de portraits , les développe , et se donne tout espace. Quand il raconte des conversations, il lui arrive de reproduire le ton, l'empressement, l'afflux de paroles, les redondances, les ellipses. Habituellement et toujours, il a, dans sa vivacité à concevoir et à peindre , le besoin d'embrasser et d'offrir raille choses à la fois, ce qui fait que chaque membre de sa phrase pousse une branche qui en fait naître une troisième , et de cette quantité de branchages qui s'entre-croisent , il se forme à chaque instant un arbre des plus touffus. Mais il ne faut pas croire que cette production comme naturelle n'ait pas sa raison d'être, sa majesté et souvent sa grâce. C'est à quoi l'édition de 1829, qui a servi depuis aux réimpressions, n'avait pas eu égard : à première vue , on y a considéré les phrases de Saint-Simon comme des d peu près de grand seigneur, et chemin faisant , sans parti pris d'ailleurs , on les a traitées en conséquence *.
i. Un seul petit exemple. Dès la seconde page, Saiul-Simon nous montre
XIIV INTRODUCTION.
Respectons le texte des grands écrivains , respectons leur style. Sachons enfin comprendre que la nature est pleine de variétés et de moules divers; il y a une infinité de formes de talents. Éditeurs ou critiques , pourquoi nous faire strictement grammairiens et n'avoir qu'un seul patron ? Et ici , dans ce cas particulier de Saint-Simon , comme nous avons affaire de plus et très-essentiellement à un peintre, il faut aussi bien comprendre (et c'est sur quoi j'ai dû insister en commençant) quel est le genre de vérité qu'on est en droit surtout de lui demander et d'attendre de lui, sa nature et son tempérament d'observateur et d'écrivain étant connus. L'exactitude dans certains faits particuliers est moins ce qui importe et ce qu'on doit chercher qu'une vérité d'impression dans laquelle il convient de faire une large part à la sensibilité et aux affections de celui qui regarde et qui exprime. Le paysage , en se réfléchissant dans ce lac aux bords sourcilleux et aux ondes un peu amères, dans ce lac humain mobile et toujours plus ou moins prestigieux, s'y teint certainement de la couleur de ses eaux. Une autre forme de talent, je l'ai dit, un autre miroir magique eût reproduit des effets différents; et toutefois celui-ci est vrai , il est sincère , il l'est au plus haut degré , dans l'acception morale et pittoresque. C'est ce qu'on ne saurait trop maintenir, et Saint-Simon n'a eu que raison quand il a conclu de la sorte en se jugeant : a Ces Mémoires sont de source, de la première main : leur vérité, leur authenticité ne peut être révoquée en doute, et je crois pouvoir dire qu'il n'y en a point eu jusqu'ici qui aient compris plus de différentes matières, plus approfondies, plus détaillées, ni qui forment un groupe plus instructif ni plus curieux. » La postérité , après avoir bien écouté ce qui s'est dit et se dira encore pour et contre, ne saurait , je le crois , conclure autrement.
Sainte-Beuve.
ta mère qui lui donne dès l'enrance de sages conseils et qui lui représente la nécessité, à lui fils tardif d'un vieux favori oublié, d'être par lui-môme un homme de mérite, puisqu'il entre dans un monde où il n'aura point d'amis pour le produire et l'appuyer : « Elle ajouloit, dit-il, le défaut de tous proches, oncles, tantes, cousins germains, qui me laissoit comme dans l'abandon i moi-même et augmentoit le besoin de savoir en faire un bon usage sans secours et sans appui ; ses deux frères obscurs, et l'atné ruiné et plaideur de ■a famille, et le seul frère de mon père sans enfants et son aîné de huit ans. » Or, ne trouvant pas la phrase assez claire dans son tour un peu latin, l'édition de 1820 a dit : «Elle ajoutait le défaut de tous proches, oncles, tantes, cousins germains, qui me laissait comme dans l'abandon à moi-même, et augmentait le besoin de savoir en faire un bon usage, me trouvant sans secours et sans appui; ses deux frères étant obscurs, et l'atné ruiné et plaideur de sa famille, et le seul frère de mon père étant sans enfants et son aîné do huit ans. » Me trouvant et deux fois étant sont ajoutés. Ainsi dès les premiers pas, comme si la phrase de Saint-Simon ne marchait pas toute seule, on lui prêtait un bâton cl deux béquilles.