‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 12 sur 374 · XX INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XX INTRODUCTION

figure bien en effet cette tête à vue d'œil fumante, que tant de passions échauffaient.

Les Mémoires imprimés du marquis d'Argenson contiennent (page 178) un jugement défavorable sur Saint-Simon. Ce jugement a été arrangé et modifié à plaisir , comme tout le style en général dans ces éditions de d'Argenson ; je veux donner ici le vrai texte du passage tel qu'il se lit dans le manuscrit. Si injurieux qu'en soient les termes pour Saint-Simon , ce n'est pas tant à lui que ce jugement fera tort qu'à celui qui s'y est abandonné; et d'ailleurs on peut, jusqu'à un certain point, en contrôler l'exactitude , et cela en vaut la peine , avant que quelqu'un s'en empare, ce qui aurait lieu au premier jour; on ne manquerait pas de crier à la découverte et de s'en faire une arme contre Saint-Simon.

« Le duc de Saint-Simon , écrivait d'Argenson à la date de 1722 , est de nos ennemis parce qu'il a voulu grand mal à mon père, le taxant d'ingratitude, et voici quel en a été le lieu. Il prétend qu'il a plus contribué que personne à mettre mon père en place de ministre et que mon père ne lui a pas tenu les choses qu'il lui avait promises comme pot-devin du marché ; or quelles étaient ces choses? Ce petit boudrillon voulait qu'on fît le procès à M. le duc du Maine, qu'on lui fît couper la tête, et le duc de Saint-Simon devait avoir la grande maîtrise de l'artillerie. Voyez un peu quel caractère odieux , injuste et anthropophage de ce petit dévot sans génie , plein d'amour-propre et ne servant d'ailleurs aucunement à la guerre I

« Mon père voyant les choses pacifiées , les bâtards réduits , punis , envoyés en prison ou exil, et tout leur parti débellé, ce qui fut une des grandes opérations de son ministère, il ne voulut pas aller plus loin ni mêler des intérêts particuliers aux motifs des grands coups qu'il frappa.

a De là le petit duc et sa séquelle en ont voulu mal de mort à mon père , et l'ont traité d'ingrat , comme si la reconnaissance , qui est une vertu , devait se prouver par des crimes , et cette haine d'une telle légitime rejaillit sur les pauvres enfants qui s'en.... ' »

Si la haine ou l'humeur éclate quelque part , c'est assurément dans cette injurieuse boutade bien plus que dans tout ce que Saint-Simon a écrit sur les d'Argenson. A l'égard du duc du Maine, Saint-Simon en effet a eu le tort de le trop craindre , même après qu'il était déraciné et abattu ; mais quant à juger avec haine le garde des sceaux et ancien lieutenant de police d'Argenson , c'est ce qu'il n'a pas fait. Les différents endroits où il parle de lui sont d'admirables pages d'histoire ; le marquis n'a pas parlé de son père en des termes plus expressifs et mieux caractérisés que ne le fait Saint-Simon, qui n'y a pas mis d'ailleurs les ombres trop fortes : tant il est vrai que le talent de celui-ci le porte , nonobstant l'affection , à la vérité et à une sorte de justice quand il est eu face d'un mérite réel et sévère , digne des pinceaux de l'histoire.

t . Manuscrits de la Bibliothèque du Louvre , dans le volume de d'Argenson qui est consacré i ses Mémoires personnels, au paragraphe i9.

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