‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 144 sur 374 · MORT DE LA PRINCESSE D'ORANGE · texte numérisé non relu

MORT DE LA PRINCESSE D'ORANGE

le maréchal de Villeroy coururent à la cheminée. Elle se h&ta d'emmener MM. de Vendôme ; et le maréchal de Villeroy , Roquelaure , qui n'eut ni le courage de tirer raison d'un tel affront, ni le supplément de prendre prétexte du lieu pour en porter sa plainte au roi. Le pis fut que dès le lendemain d'une scène si publique, il se laissa raccommoder, et en particulier, avec MM. de Vendôme, par Mme d'Armagnac dans son cabinet. Pour y mettre le comble la duchesse de Roquelaure alla partout disant qu'elle étoit bien fâchée de ce qui étoit arrivé, mais que voilà aussi ce que c'étoit que s'attaquer k son mari : ce ne pouvoit être bêtise, et l'ignorance auroit été bien forte; on ne comprend pas ce qu'elle put espérer d'un si ridicule propos. Quelque effronté que fût Roquelaure, il parut les premiers jours déconcerté , et bientôt après il se remit à ses bouffonneries ordinaires et se trouva partout impudemment avec MM. de Vendôme, à Marly, à Choisy, et partout où cela se rencontroit, et n'évitoit pas même de leur parler, quand cela se présentoit, à l'étonnemeut de tout le monde.

Un soir , longtemps après , qu'il fit chez le roi plus de bruit et d'éclats de rire qu'à l'ordinaire et qu'on le remarquoit, je répondis froidement que la cause de tant de gaieté n'étoit pas diflicile à deviner, puisque ce même soir MM. de Vendôme prenoient congé du roi pour retourner en Provence. Ce propos fut relevé, et je n'en fus point fâché , parce que je croyois n'avoir pas lieu d'aimer Roquelaure.

Deux événements étrangers se suivirent fort près à près. Le premier, la mort de la princesse d'Orange, à la fin de janvier, dans Londres; la cour n'en eut aucune part, et le roi d'Angleterre pria le roi qu'on n'en prît point le deuil, qui fut même défendu à MM. de Bouillon, de Duras et à tous ceux qui étoient parents du prince d'Orange. On obéit et on se tut; mais on trouva cette sorte de vengeance petite. On eut des espérances de changements en Angleterre, mais elles s'évanouirent incontinent, et le prince d'Orange y parut plus accrédité, plus autorisé et plus affermi que jamais. Cette princesse , qui avoit toujours été fort attachée à son mari , n'avoit pas paru moins ardente que lui pour son usurpation, ni moins flattée de se voir sur le trône de son pays aux dépens de son père et de ses autres enfants. Elle fut fort regrettée, et le prince d'Orange qui l'airaoit et la considéroit avec une confiance entière , et même avec un respect fort marqué , en fut quelques jours malade de douleur.

L'autre événement fut étrange. Le duc d'Hanovre qui hriguoit un neuvième électorat en sa faveur , et qui , par la révolution d'Angleterre , étoit appelé à cette couronne après le prince et la princesse d'Orange , et après la princesse de Danemark , comme le plus proche de ligne protestante, étoit fils aîné de la duchesse Sophie, laquelle étoit fille de l'électeur palatin, qui se fit couronner roi de Bohême et qui en perdit sa dignité et ses États, et d'une fille de Jacques I", roi d'Ecosse puis d'Angleterre , fils de la fameuse Marie Stuart , et père de Charles I" , qui eurent la tête coupée , et du roi Jacques II , détrôné par le prince

Page 1