MARÉCHAL ET MARÉCHALE DE LORGES
noit autour du pot , et son père ménageoit extrêmement la tante dans cette même vue, qui, en habile femme, profitoit de ces ménagements en se moquant, à part elle, de leur cause. Le père avoit toujours été ami du mien , et avoit fort désiré que je lo fusse de son fils qui eu fit toutes les avances; et nous vivions dans une grande liaison. Il ne eraignoit guère que moi pour la préférence de Mlle de Royan, et il essayoit à découvrir mes pensées sur elle , en me parlant de divers partis. Je ne me défiois point de sa curiosité, et moins encore de ses vues, mais je me contentai de lui répondre vaguement.
Cependant mon mariage s'approchoit. Dès l'année précédente , il avoit été question de la fille aînée du maréchal de Lorges pour moi. Il s'étoit rompu presque aussitôt que traité , et de part et d'autre le désir étoit grand de renouer cette affaire. Le maréchal , qui n'avoit rien et dont la première récompense fut le bâton de maréchal de France , avoit épousé incontinent après la fille de Frémont , garde du trésor royal , et qui sous M. Colbert avoit gagné de grands biens, et avoit été le financier le plus habile et le plus consulté. Aussitôt après ce mariage le maréchal eut la compagnie des gardes du corps, que la mort du maréchal de Rochefort laissa vacante. Il avoit toujours servi avec grande réputation d'honneur, de valeur et de capacité, et commandé les armées avec tout le succès, que la haine héréditaire de M. de Louvois pour M. de Turenne et pour tous les siens , avoit pu se voir forcer à laisser prendre au neveu favori et à l'élève de ce grand capitaine. La probité, la droiture, la franchise du maréchal de Lorges me plaisoient infiniment; je les avois vues d'un peu plus près pendant la campap;ne que j'avois faite dans son armée. L'estime et l'amour que lui porloit toute cette armée; sa considération à la cour; la magnificence avec laquelle il viveit partout; sa naissance fort distinguée; ses grandes alliances et proches qui contre-balançoient celle qu'il s'étoit vu obligé de faire le premier de sa race ; un frère aîné trés-considéré aussi; la singularité unique des mêmes dignités, delà même charge, des mêmes établissements dans tous les 'deux; surtout, l'union intime des deux frères et de toute cette grande et nombreuse famille; et plus que tout encore la bonté et la vérité du maréchal de Lorges si rares à trouver et si effectives en lui , m'avoient donné un désir extrême de ce mariage , où je croyois avoir trouvé tout ce qui me manquoit pour me soutenir , acheminer , et pour vivre agréablement au milieu de tant de proches illustres , et dans une maison aimable.
Je trouvois encore dans la vertu sans reproche de la maréchale et dans le talent qu'elle avoit eu enfin de rapprocher M. de Louvois de son mari , et de le faire duc pour prix de cette réconciliation , tout ce que je me pouvois proposer pour la conduite d'une jeune femme que je voulois qui fût à la cour , et où sa mère étoit considérée et applaudie , par la manière polie, sage et noble avec laquelle elle savoit tenir une maison ouverte à la meilleure compagnie sans aucun mélange, en se conduisant avec tant de modestie , sans toutefois rien perdre de ce qui étoit de son mari , qu'elle avoit fait oublier ce qu'elle étoit née et à la famille du maréchal, et à la cour, et au monde, où elle s'étoit acquis une estime parfaite et une considération personnelle. Elle ne vivoit d'ailleurs que