‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 148 sur 374 · FAMILLE DU MARÉCHAL DE LORGES · texte numérisé non relu

FAMILLE DU MARÉCHAL DE LORGES

pour son mari et pour les siens, qui avoit en elle une confiance entière, et vivoit avec elle et tous ses parents avec une amitié et une considération qui lui faisoient honneur. Ils n'avoient qu'un fils unique qu'ils aimoient éperdument et qui n'avoit que douze ans, et cinq filles. Les deux aînées , qui avoient passé leur première vie aux bénédictines de Conflans, dont la sœur de Mme Frémont ctoit prieure, étoient depuis deux ou trois ans élevées chez Mme Frémont , mère de la maréchale de Lorges dont les maisons étoient contiguës et communiquées. L'aînée avoît dix-sept ans, l'autre quinze; leur grand'mère ne les perdoit jamais de vue : c'étoit une femme de grand sens, d'une vertu parfaite, qui avoit été fort belle et en avoit des restes , d'une grande piété , pleine de bonnes œuvres et d'une application singulière à l'éducation de ses deux petitesfilles. Son mari, depuis longtemps accablé de paralysie et d'autres maux, conservoit toute sa tète et son bon esprit, et gouvernoit toutes ses aiïaires. Le maréchal vivoit avec eux avec toutes sortes d'amitiés et de devoirs; eux aussi le respectoient et l'aimoient tendrement.

Leur préférence secrète à tous trois étoit pour Mlle de Lorges; celle de la maréchale étoit pour Mlle de Quintin, qui étoit la cadette; et il n'avoit pas tenu à ses désirs, à ses soins, et à quelque chose de plus que l'aînée n'eût pris le parti du couvent pour mieux marier sa favorite. Celle-ci éloit une brune avec de beaux yeux; l'autre blonde avec un teint et une taille parfaite , un visage fort aimable , l'air extrêmement noble et modeste, et je ne sais quoi de majestueux par un air de vertu et de douceur naturelle; ce fut aussi celle que j'aimai le mieux, dès que je les vis l'une et l'autre, sans aucune comparaison, et avec qui j'espérai le bonheur de ma vie, qui depuis l'a fait uniquement et tout entier. Comme elle est devenue ma femme, je m'abstiendrai ici d'en dire davantage , sinon qu'elle a tenu infiniment au delà de ce qu'on m'en avoit promis , par tout ce qui m'étoit revenu d'elle et de tout ce que j'en avois moi-même espéré.

Nous étions, ma mère et moi, informés de tous ces délails par une Mme Damon , femme du frère de Mme Frémont , qui étoit fort bien faite , fort bien avec eux et qui étoit plus du monde que ces sortes de femmeslà n'ont accoutumé d'être. Elle étoit amie de ma mère, et je l'aimois fort aussi ; elle l'avoit été de mon père . et toute sa vie elle avoit imaginé et désiré ce mariage, et en avoit parlé une fois à Mlle de Lorges. Ce fut elle aussi qui le traita , et qui avec adresse . mais avec probité , en vint à bout, à travers les difficultés qui traversent toujours ces affaires si principales de la vie. M. de Lamoignon , ami intime du maréchal , et Riparfonds sous lui . cet avocat dont j'ai parlé et qui nous servit si bien contre M. de Luxembourg, furent ceux dont ils se servirent, et qui tous deux n'avoient aucune envie de réussir. Lamoignon vouloit M. de Luxembourg , veuf de la fille du duc de Chevreuse , sans enfants , qui le désiroit passionnément, et Riparfonds me vouloit pour Mlle de LaTrémoille; ce (|ue nous découvrîmes après. Érard, notre avocat, et M. Dignon, conseiller d'Ëtat, étoient notre conseil. Ce dernier avoit été assez ami de mon père pour, sans aucune parenté, avoir bien voulu être mon tuteur, lorsqu'en 1684 j'avois été légataire umversel de Mme la duchesse do

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Brissac , morte sans enfants , et fille unique du premier lit de mon père. Il avoit été avocat général avec une grande réputation de capacité et d'intégrité, et il l'avoit soutenue tout entière au conseil. Pontchartrain , contrôleur général et secrétaire d'État, dont il avoit épousé la sœur, l'aimoit et le considéroit extrêmement , et regarda et traita toujours ses enfants comme s'ils eussent été les siens. Enfin toutes les diflicultés s'a< planirent , moyennant quatre cent mille livres comptant , sans renoncer i rien , et des nourritures indéfinies à la cour et à l'armée.

Les choses à ce point , mais encore secrètes , je crus en pouvoir avancer la confidence de quelques jours à l'apparente amitié et à la curiosité de Phélypeaux , d'autant plus même qu'il étoit neveu de Bignon. A peine eut-il mon secret qu'il courut à Paris le dire à la duchesse de Bracciano. J'allai la voir aussi en arrivant à Paris , et je fus surpris qu'elle me tourna de toutes les façons pour me faire avouer que je me mariois. La plaisanterie me secourut un temps , mais à la fin elle me nomma à qui , et me montra qu'elle étoit bien instruite. Alors la trahison me sauta aux yeux , mais je demeurai ferme dans les termes où je m'étois rais , sans nier ni avouer rien, et me rabattant à dire qu'elle me marioit si bien que je ne pouvois que désirer que la chose fût véritable. Elle me prit en particulier à deux ou trois reprises , espérant de réussir mieux ainsi , qu'elle n'avoit fait par les reproches qu'elle et ses deux nièces m'avoient faits de mon peu de confiance ; et je vis que son dessein alloit à essayer de rompre l'affaire par un aveu qui en auroit éventé le secret , auquel le maréchal étoit fort attaché , ou , par une négative formelle , se fonder un sujet de plainte véritable de ce mensonge. Toutefois elle n'eut pas contentement, et ne put jamais tirer de moi ni l'un ni l'autre. Je sortis d'un entretien si pénible outré contre Phélypeaux. Un éclaircissement ou plutôt un reproche de sa trahison m'auroit mené trop loin avec un hoomae de sa profession et de son état. Je pris donc le parti du silence et de ne lui en faire aucun semblant , mais de vivre désormais avec la réserve que mérite la trahison. Mme de Bracciano me l'avoua dans les suites, et j'eus le plaisir qu'elle-même me conta sa folle espérance, et s'en moqua bien avec moi.

Mon mariage convenu et réglé , le maréchal de Lorges en parla au roi , pour lui et pour moi , pour ne rien éventer. Le roi eut la bonté de lui répondre qu'il ne pouvoit mieux faire , et de lui parler de moi fort obligeamment : il me le conta dans la suite avec plaisir. Je lui avois plu pendant la campagne que j'avois faite dans son armée, où, dans la pensée de renouer avec moi , il m'avoit secrètement suivi de l'œil , et dès lors «voit résolu de me préférer à M. de Luxembourg, au duc de Montfort, fils du duc de Chevreuse, et à bien d'autres. M. de Beauvilliers , sans qui je ne faisois rien , me porta tant qu'il put à la préférence de ce mariage sans aucun égard pour les vues de son neveu , nonobstant la liaison plus qu'intime qui étoit entre le duc de Chevreuse et lui , et les deux sœurs leurs femmes.

Le jeudi donc avant les Rameaux, nous signâmes les articles à l'hôtel de Lorges, nous portâmes le contrat de mariage au roi , etc. , deux jours après, et j'allois tous les soirs à l'hôtel de Lorges, lorsque tout d'un

[1695] MON MAMAGE. IW

coup le mariage se rompit entièrement sur quelque chose de mal expliqué que chacun se roidit à interpréter à sa manière. Heureusement, comme on en étoit là butté de part et d'autre , d'Auneuil , maître des requêtes, seul frère de la maréchale de Lorges, arriva de la campagne où il étoit allé faire un tour, et leva la difficulté à ses dépens. C'est un honneur que je lui dois rendre et dont la reconnoissance m'est toujours profondément demeurée. C'est ainsi que Dieu fait réussir ce qui lui plaît par les moyens les moins attendus. Cette aventure ne transpira presque point, et le mariage s'accomplit à l'hôtel de Lorges, le 8 avril, que j'ai toujours regardé avec grande raison comme le plus heureux jour de ma vie. Ma mère m'y traita comme la meilleure mère du monde. Nous nous rendîmes à l'hôtel de Lorges le jeudi avant la Quasimodo, sur les sept heures du soir. Le contrat fut signé. On servit un grand repas à la famille la plus étroite de part et d'autre , et à minuit le curé de Saint- Roch dit la messe et nous maria dans la chapelle de la maison. La veille , ma mère avoit envoyé pour quarante mille livres de pierreries à Mlle de Lorges, et moi, six cents louis dans une corbeille remplie de toutes les galanteries qu'on donne en ces occasions.

Nous couchâmes dans le grand appartement de l'hôtel de Lorges. Le lendemain M. d'Auneuil, qui logeoit vis-à-vis, nous donna un grand dîner , après lequel la mariée reçut sur son lit toute la France à l'hôtel de Lorges, où les devoirs de la vie civile et la curiosité attirèrent la foule , et la première qui vint fut la duchesse de Bracciano avec ses deux nièces -, ma mère étoit encore dans son second deuil et son appartement noir et gris , ce qiù nous fit préférer l'hôtel de Lorges pour y recevoir le monde. Le lendemain de ces visites, auxquelles on ne donna qu'un jour, nous allâmes à Versailles. Le soir le roi voulut bien voir la nouvelle mariée chez Mme de Maintenon où ma mère et la sienne la lui présentèrent. En y allant , le roi m'en parla en badinant , et il eut la bonté de les recevoir avec beaucoup de distinction et de louanges. De là elles furent au souper , où la nouvelle duchesse prit son tabouret. En arrivant à la table le roi lui dit : « Madame , s'il vous plaît de vous asseoir, n La serviette du roi déployée, il vit toutes les duchesses et princesses encore debout, il se souleva sur sa chaise et dit à Mme de Saint- Simon : « Madame , je vous ai déjà priée de vous asseoir ; > et toutes celles qui le dévoient être s'assirent , et Mme de Saint-Simon entre ma mère et la sienne qui étoit après elle. Le lendemain elle reçut toute la cour sur son lit dans l'appartement de la duchesse d'Arpajon , comme plus commode parce qu'il étoit de plain-pied ; M. le maréchal de Lorges et moi ne nous y trouvâmes que pour les visites de la maison royale. Le jour suivant elles allèrent à Saint-Germain , puis à Paris, où je donnai le soir un grand repas chez moi à toute la noce , et le lendemain un souper particulier à ce qui restoit d'anciens amis de mon père , à qui j'avois eu soin d'apprendre mon mariage avant qu'il fût public, et lesquels j'ai tous cultivés avec grand soin jusqu'à leur mort.

Mlle de Quintin ne tarda pas longtemps à avoir son tour. M. de Lauzun la vit sur le lit de sa sœur avec plusieurs autres filles à marier; elle avoit quinze ans et lui plus de soixante- trois ans. C'étoit une étrange dispro-

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