MARUGE DE MA BELLE-SOEUR
portion d'âge ; mai» sa vie jusqu'alors avoit été un roman , il ne le croyoit pas achevé , et il avoit encore l'ambition et les espérances d'un jeune bomme. Depuis son retour à la cour et son rétablissement dans les distinctions qu'il y avoit eues , depuis môme que le roi et la reine d'Angleterre , qui le lui avoient valu , lui avoient encore procuré la dignité de duc vérifié , il n'étoit rien qu'il n'eût tenté par leurs affaires pour se remettre en quelque confiance avec le roi , sans avoir pu y réussir. Il se flatta qu'en épousant une fille d'un général d'armée il pourroit faire en sorte de se mettre entre le roi et lui , et par les affaires du Rhin s'initier de nouveau , et se rouvrir un chemin à succéder à son beau-père dans la charge de capitaine des gardes qu'il ne se consoloit point d'avoir perdue.
Plein de ces pensées , il fit parler à Mme la maréchale de Lorges , qui le connoissoit trop de réputation et qui aimoit trop sa fille pour entendre à un mariage qui ne pouvoit la rendre heureuse. M. de Lauzun redoubla ses empressements , proposa d'épouser sans dot , fit parler sur ce pied-là à Mme Frémont et à MM. de Lorges et de Duras, chez lequel l'afTaire fut écoutée, concertée et résolue par cette grande raison de sans dot, au grand déplaisir de la mère, qui à la fin se rendit, par la difficulté de faire sa fille duchesse comme l'aînée , à qui elle vouloit l'égaler. Phélypeaux, qui se croyoit à portée de tout, la vouloit aussi pour rien, à cause des alliances et des entours,et la peur qu'en eut Mlle de Quintin la fit consentir avec joie à épouser le duc de Lauzun qui avoit un nom, un rang et des trésors. La distance des âges et l'inexpérience du sien lui firent regarder ce mariage comme la contrainte de deux ou trois ans , tout au plus , pour être après libre , riche et grande dame , sans quoi elle n'y eût jamais consenti , à ce qu'elle a bien des fois avoué depuis.
Cette affaire fut conduite et conclue dans le plus grand secret. Lorsque M. le maréchal de Lorges en parla au roi : « Vous êtes hardi , lui dit-il , de mettre Lauzun dans votre famille ; je souhaite que vous ne vous en repentiez pas. De vos affaires vous en êtes le maître ; mais pour des miennes , je ne vous permets de faire ce mariage qu'à condition que TOUS ne lui en direz jamais le moindre mot. »
Le jour qu'il fut rendu public , M. le maréchal de Lorges m'envoya chercher de fort bonne heure , me le dit et m'expliqua ses raisons : la principale étoit qu'il ne donnoit rien , et que M. de Lauzun se contentoit de quatre cent mille livres , à la mort de M. Frémont, si autant s'y trouvoit outre le partage de ses enfants , et faisoit après lui des avantages prodigieux à sa femme. Nous portâmes le contrat à signer au roi, qui plaisanta M. de Lauzun et se mit fort à rire , et M. de Lauzun lui répondit qu'il étoit trop heureux de se marier, puisque c'étoit la première fois, depuis son retour, qu'il l' avoit vu rire avec lui. On pressa la noce tout de suite , en sorte que personne ne put avoir d'habits. Le présent de M. de Lauzun fut d'étoffes , de pierreries et de galanteries , mais point d'argent. Il n'y eut que sept ou huit personnes en tout au mariage , qui se fit à l'hôtel de Lorges à minuit. M. de Lauzun voulut se déshabiller ^ul avec ses valets de chambre , et il n'entra dans celle de sa femme qu'après que tout le monde en fut sorti , elle couchée et ses rideaux fermés , et lui assuré de ne trouver personne sur son passage.