‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 153 sur 374 · M. DE VENDÔME A LA TÊTE DES ARMÉES · texte numérisé non relu

M. DE VENDÔME A LA TÊTE DES ARMÉES

possible. M. de Vendôme , une fois général d'armée , ne pouvoit plus servir en autre qualité; c'étoit donc une affaire finie, et finie par un hasard dont les princes du sang pouvoient être fâchés , mais non offensés; et ce chausse-pied de M. du Maine une fois établi, c'étoit toujours la moitié de la chose exécutée.

De ce moment , M. de Noaiiles rentra plus que jamais dans les bonnes grâces du roi. Ce prince fit la confidence à M. de Vendôme, qui obtint en même temps pour le grand prieur , son frère , le commandement de ce corps séparé vers Nice. Le secret demeura impénétrable entre le roi elles ducs de Vendôme et de Noaiiles, sans que le grand prieur même en sût un mot, ni que Barbezieux en eût le moindre vent. Chacun partit pour sa destination à l'ordinaire, et tout s'exécuta pour la Catalogne comme je viens de l'expliquer. Mais l'exécution même trahit tout le secret. On fut surpris d'apprendre M. de Noaiiles, à peine arrivé à Perpignan, demander à revenir, et beaucoup plus qu'il avoit envoyé en même temps, et sans attendre aucune réponse, chercher M. de Vendôme à Nice pour lui remettre le commandement de son armée; et ce qui acheva de lever tous les voiles, c'est qu'on sut incontinent après qu'il lui avoit remis des lettres patentes de général de l'armée, qu'il n'avoit pu recevoir d'ici , et que peu après il avoit pris le chemin du retour.

Les princes du sang sentirent le coup dans toute sa force ; mais les apparences avoient été gardées , en sorte qu'ils furent réduits au silence. M. de Noaiiles arriva et fut reçu comme son adresse le méritoit. Il fit l'estropié de rhumatisme , et le joua longtemps , mais il lui échappoit quelquefois de l'oublier et de faire un peu rire la compagnie. Il se fixa pour toujours à la cour , où il fut en pleine faveur , et y gagna beaucoup plus qu'il n'eût pu espérer de la guerre , au grand dépit de Barbetieux qui eut à compter avec M. de Vendôme, lequel, secouru de M. du Maine, ne le laissa pas broncher à son égard.

Tout le monde partit pour les armées. Celle du Rhin ne tarda pas à le passer; mais à peine étions-nous sur le prince Louis de Bade et en état d'entreprendre, que M. le maréchal de Lorges tomba extrêmement malade, le lundi 20 juin, au camp d'Unter-Neisheim , sa droite appuyée à Bornhsall et les ennemis retranchés à Eppingen. On manquoit d» fourrages , parce que ce n'étoit pas un lieu à demeurer et qu'il n'y en avoit guère dans le voisinage. L'armée, qui toujours en est si avide, pensa moins à elle qu'à son général. Tous les majors de brigade eurent ordre de demander instamment qu'on ne décampât point, et jamais armée ne montra tant d'intérêt à la vie de son chef, ni d'amour pour sa personne. Il fut à la dernière extrémité, tellement que les médecins qu'on avoit fait venir de Strasbourg désespérant entièrement de lui , je pris sur moi de lui faire prendre des gouttes d'Angleterre; on lui en donna cent trente en trois prises : celles qu'on mit dans des bouillons n'eurent aucun effet ; les autres dans du vin d'Espagne réussirent. Il est surprenant qu'un remède aussi spiritueux et qui n'a rien de purgatif ait mis ceux qui avoient été donnés en si grand mouvement , et qui , depuis plus de vingt-quatre heures qu'on les donnoit , n'avoient eu aucun effet.

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