MALADIE DU MARÉCHAL DE LORGES
L'opération fut douce , mais prodigieuse , par bas ; la connoissance revint et peu à peu le pourpre parut partout. Cette éruption fut son salut , mais non la fin de la maladie.
Cependant l'armée souffroit beaucoup; le maréchal de Joyeuse qui en avoit pris le commandement nous exposa son état , à moi et aux neveux de M. le maréchal de Lorges. Il nous dit que, quoi qu'il pût arriver, il ne prendroit aucun parti que de notre consentement, et en usa en homme de sa naissance avec toutes sortes de soins et d'égards. L'armée, informée qu'il s'agissoit de prendre un parti , déclara par la bouche de tous ses officiers, qui nuit et jour assiégeoient la maison du malade, qu'il n'y avoit point d'extrémité qu'elle ne préférât au moindre danger de soa chef, et ne voulut jamais qu'on fît le moindre mouvement.
Le prince Louis de Bade offrit par des trompettes toutes sortes de secours, de médecins et de remèdes, et sa parole de toute la sdreté et de tous les soulagements de vivres et de fourrages pour le général , pour ce qui demeureroit auprès de lui , et pour l'escorte qui lui seroit laissée si l'armée s'éloignoit de lui , avec l'entière sûreté pour là rejoindre , ou aller partout oîi il voudroit , avec tous ses accompagnements , sitôt qu'il le voudroit. Il fut remercié comme il le méritoit de ces offres si honnêtes, dont on ne voulut point profiter.
Peu à peu la santé se fit entièrement espérer, et l'armée d'elle-même en fit éclater .sa joie par des feux de joie à la tête de tous les camps, des tables qui y furent établies, et des salves qu'on ne put jamais empêcher. On ne vit jamais un témoignage d'amour si universel ni si flatteur. Cependant Mme la maréchale de Lorges éloit arrivée à Strasbourg , puis à Landau , dans une chaise de M. de Barbezieux , et des gens à lui outre les siens pour la conduire plus diligemment, etLacour, capitaine des gardes de M. le maréchal de Lorges , qui avoit été dépêché sur soa extrémité. Le roi l'avoit entretenu près d'une heure à Marly , sur l'état de son général et de l'armée, avoit lui-même consulté Fagon son premier médecin , et avoit paru extrêmement sensible à ce grand accident. Toute la cour en fut infiniment touchée. Il n"y étoit pas moins aimé et honoré que dans les troupes. Enfin . dès qu'il fut possible de transporter M. le maréchal de Lorges à Philippsbourg, Mme la maréchale de Lorges y vint de Landau l'attendre : on peut juger de la joie>avec laquelle ils se revirent. J'avois été au-devant d'elle jusqu'à Landau. Toute la fleur de l'armée avoit accompagné son général à Philippsbourg, et la plupart des officiers généraux. Le lendemain M. le maréchal de Lorges , entre deux draps en carrosse , et Mme la maréchale en chaise , s'en alla à Landau suivi de tout ce qui étoit venu de plus distingué à Philippsbourg. Il s'établit au gouvernement chez Mélac qui lui étoit fort attaché, et moi chez Yerpel, ingénieur, dans une très-jolie maison tout proche.
Dès le lendemain nous repartîmes tous et allâmes rejoindre l'armée. Nous couchâmes à Philippsbourg, oii Desbordes, gouverneur, nous dit avoir défense du maréchal de Joyeuse de laisser passer personne pour son nouveau camp, tellement qu'il nous fallut longer le Rhin en deçà, et le passer en bateau au village de Ketsch, où on dressoit un pont.
Ck>mme Tescorte et la compagnie étoient nombreuses , le passage fut fort long ; nous prîmes les devants pour la plupart , et allâmes à trois lieues de là , où nous trouvâmes l'armée , sa droite à Roth et sa gauche à Waldsdorff, où étoit le quartier général; nous y apprîmes que le maréchal de Joyeuse avoit perdu une belle occasion de battre les ennemis en venant en ce camp , qui s'étoient présentés avec peu de précautions sur les hauteurs de Malsch. Comme je n'y étois pas je n'en dirai pas davantage. Le lendemain de notre arrivée , une partie de l'armée monta à cheval ; on se mit sous les armes sur les sept heures du matin pour une légère alarme. Le général Schwartz , avec dix-huit mille hommes de contingent de Hesse, de Munster et de Lunebourg, parut sur les hauteurs de Weisloch , et s'y allongea comme pour joindre l'armée du prince Louis de Bade. On reconnut bientôt qu'il prenoit un camp séparé ; d'un lieu un peu éminent à notre gauche on découvrit très-distinctement les trois armées.
De notre gauche à la droite de Schwartz , il n'y avoit guère que demilieue , et un petit quart de lieue de notre droite à la gauche du prince Louis , qui étoit à Kisloch. Tout étoit séparé par des défilés qu'on jugeoit inaccessibles , mais on ne laissoit pas de monter toutes les nuits un bivouac à chaque aile , avec un lieutenant général à l'un et un maréchal de camp à l'autre. Celui de la gauche étoit aux trouées et au moulin du ruisseau de Weisloch , tout proche du pont où le pauvre d'Averne avoit été tué la dernière campagne. Mon tour de le monter n'arriva qu'une fois; ce fut sous Vaubecourt, pour maréchal de camp, et Harlus dans la brigade duquel j'étois encore. Schwartz avoit un assez gros poste au Neu-Weisloch et nous au château du Vieux , qu'Argenteuil lieutenantcolonel d'Harlus , qui étoit un officier de distinction , alla relever avec beaucoup d'adresse. Sur les trois heures du matin nous entendîmes cinq ou six fortes grosses décharges sur la droite; Vaubecourt y voulut courir de sa personne , et Harlus en ce moment-là n'étoit pas avec nous. Je représentai à Vaubecourt que ce ne pouvoit être qu'un poste attaqué ou une escarmouche de notre bivouac de la droite ; qu'au premier cas tout seroit décidé et fini avant qu'il y pût être , qu'au second c'étoit un engagement de combat qui ne s'exécuteroit point sans un concert du prince Louis et de Schwartz , lequel attaqueroit bientôt le nôtre , qui étant le poste du maréchal de camp , il seroit fâché de ne s'y être pas trouvé. Il me crut et envoya au maréchal de Joyeuse, qui lui manda que les ennemis avoient voulu surprendre un poste que nous tenions dans l'église de Lehn , à cinq cents pas derrière notre droite au delà d'un ruisseau ; qu'ils en avoient été repoussés avec beaucoup de perte , et qu'il ne nous en avoit coûté que quelques soldats , avec le capitaine , qui étoit un fort bon officier et qui fut regretté.
Cependant nous manquions tout à fait de fourrage le nez dans les bois , fort engouffrés entre ces deux camps et acculés au Rhin , tandis que les ennemis avoient abondance de tout , et se faisoient apporter de loin tout ce qu'ils vouloient : c'étoit à qui décamperoit le dernier. Toute communication nous étoit coupée avec Philippsbourg , et tout moyen d'y aller repasser le Rhin sous la protection de la place, Le prince Louis
avoit occupé le défilé des Capucins. Lui et Schwartz étoient postés à nos deux flancs, et étoient ensemble beaucoup plus nombreux que nous, et leur situation rendoit fort délicat de défiler devant eux dans la plaine d'Hockenun. Le plus fâcheux inconvénient étoit l'humeur du maréchal de Joyeuse qui ne se communiquoit à personne , et à qui il échappoit des brusqueries si fréquentes et si fortes même aux officiers généraux les plus principaux, que personne n'osoit lui parler, et que chacun l'évitoit et le laissoit faire. Enfin l'excès du besoin lui fit prendre son parti. Il le communiqua d'abord au comte du Bourg, maréchal de camp, puis à Tallard, lieutenant général, enfin à Barbezières, un de nos meilleurs maréchaux de camp, qu'il chargea d'aller reconnoître ce qu'il vouloit savoir, et de l'exécution s'il la trouvoit possible. Barbezières prit ce qu'il voulut d'infanterie et de cavalerie, et en chemin on lui fit trouver beaucoup d'outils. Je fus de ce détachement.
Barbezières en marchant m'apprit le dessein. Il alloit visiter les mines de Manheim, que M. de Louvois avoit fait brûler en 1688, avec tout le Palatinat; et il alloit voir si dans leurs derrières on pouvoit faire un pont de bateaux pour le passage de l'armée. En passant le ruisseau de Schweitzingen, il y laissa le bonhomme Charmarel, lieutenant-colonel de Picardie et un des meilleurs et des plus estimés brigadiers d'infanterie, avec beaucoup d'infanterie, avec ordre d'y faire une centaine de ponts. Arrivé aux ruines de Manheim , il fit demeurer toutes les troupes dans la plaine qui est au devant , prit avec lui cent maîtres et ceux qu'il avoit menés pour travailler, et alla tout reconnoître. Il me permit de le suivre. Nous fîmes le tour de tout ce qui étoit la ville et le château de Manheim ; nous coulâmes ensuite derrière ces ruines le long du Rhin pour en reconnoître les bords ; et après qu'il eut tout fort exactement examiné, il jugea que le pont y seroit construit avec facilité au moyen que je vais expliquer.
On pouvoit mettre l'entrée du pont en sûreté avec peu de travail dans ces ruines et peu d'infanterie à le garder. Il se trouvoit en cet endroit du Rhin une petite île d'abord et une plus grande ensuite , ce qui donnoit la commodité de trois ponts , et celle de rompre le premier quand tout auroit passé dans la première île , et le second de même si le passage se trouvoit inquiété ou pressé.
Tout ainsi bien reconnu , nous retournâmes à Charmarel sur le ruisseau de Schweitzingen, où nous mangeâmes une halte que j'avois, après avoir été douze heures à cheval. Charmarel demeura avec toute notre infanterie pour la garde des ponts qu'il faisoit , et nous nous retirâmes à l'armée. En approchant du camp nous trouvâmes tous les vivandiers de l'armée qui s'en alloient passer le Rhin sur le pont de bateaux que nous avions à Ketsch , d'où nous comprîmes qu'elle marcheroit le lendemain. Du Héron , colonel des dragons , étoit à une demi-lieue au delà de ce pont avec tous les gros bagages , [il y avoit quelques jours , et nous trouvâmes en arrivant l'ordre donné pour que les menus bagages prissent à minuit le chemin du même pont et le passer.
L'armée partit en effet le lendemain 20 juillet et marcha sur quatre colonnes par les bois , jusque dans la plaine de Hockenun , les deux