‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 163 sur 374 · MADAME GUYON · texte numérisé non relu

MADAME GUYON

enfin admis. Il eut auprès de Mme de Maintenon presque autant de succès qu'il en avoit eu auprès des deux ducs. Sa spiritualité l'enchanta; la cour s'aperçut bientôt des pas de géant de l'heureux abbé, et s'empressa autour de lui. Mais le désir d'être libre et tout entier à ce qu'il s'étoit proposé , et la crainte encore de déplaire aux ducs et à Mme de Maintenon , dont le goût alloit i une vie particulière et fort séparée , lui fit faire bouclier de modestie et de ses fonctions de précepteur , et le rendit encore plus cher aux seules personnes qu'il avoit captivées , et qu'il avoit tant d'intérêt de retenir dans cet attacHement.

Parmi ces soins, il n'oublioit pas sa bonne amie Mme Guyon; il l'a- Toit déjà vantée aux deux ducs et enfin à Mme de Maintenon. Il la leur avoit même produite, mais comme avec peine et pour des moments, comme une femme tout en Dieu , et que l'humilité et l'amour de la contemplation et de la solitude retendent dans les bornes les plus étroites , et qui craignoit surtout d'être connue. Son esprit plut extrêmement à Mme de Maintenon ; ses réserves , mêlées de flatteries unes , la gagnèrent. Elle voulut l'entendre sur des matières de piété , on eut peine à l'y résoudre. Elle sembla se rendre aux charmes et à la vertu de Mme de Maintenon, et des filets si bien préparés la prirent. Telle étoit la situation de Fénelon, lorsqu'il devint archevêque de Cambrai et qu'il acheva de se faire admirer par n'avoir pas fait un pas vers ce grand bénéfice; et qu'il rendit en même temps une belle abbaye qu'il avoit eue lorsqu'il fut précepteur , et qui, jusqu'à Cambrai, fut sa seule possession. Il n'a- Toit eu garde de chercher à se procurer Cambrai; la moindre étincelle d'ambition auroit détruit tout son édifice , et de plus ce n'étoit pas Cambrai qu'il souhaitoit.

Peu à peu il s'étoit approprié quelques brebis distinguées du petit troupeau que Mme Guyon s'étoit fait, et qu'il ne conduisoit pourtant que sous la direction do cette prophétesse. La duchesse de Mortemart, sœur des duchesses de Chevreuse et de Beauvilliers , Mme de Morstein, fille de la première , mais surtout la duchesse de Béthune , étoient les principales. Elles vivoient à Paris , et ne venoient guère à Versailles qu'en cachette et pour des instants, lorsque, pendant les voyages de Marly , où Mgr le duc de Bourgogne n'alloit point encore , ni par conséquent son gouverneur, Mme Guyon faisoit des échappées de Paris chez ce dernier et y faisoit des instructions à ces dames. La comtesse de Guiche, fille atnée de M. de Noailles, qui passoit sa vie à la cour, se déroboit tant qu'elle pouvoit pour profiter de cette manne. L'Echelle et Dupuy , gentilshommes de la manche de Mgr le duc de Bourgogne , y étoient aussi admis , et tout cela se passoit avec un secret et un mystère qui donnoient un nouveau sel à ces faveurs.

Cambrai fut un coup de foudre pour tout ce petit troupeau. Ils voyoient l'archevêque de Paris menacer ruine; c'étoit Paris qu'ils vouloient tous, et non Cambrai, qu'ils considérèrent avec mépris comme un diocèse de campagne dont la résidence, qui ne se pourroit éviter de temps en temps, les priveroit de leur pasteur. Paris l'auroit rais à la tête du clergé , et dans une place de confiance immédiate et durable qui auroit fait compter tout le monde avec lui , et qui l'eût porté dans une situa-

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tion à tout oser avec succès pour Mme Guyon et sa doctrine qui se tenoit encore dans le secret entre eux. Leur douleur fut donc profonde de ce que le reste du monde prit pour une fortune éclatante , et la comtesse de Guiche en fut outrée jusqu'à n'en pouvoir cacher ses larmes. Le nouveau prélat n'avoit pas négligé les prélats qui faisoient le plus de figure, qui de leur côté regardèrent comme une distinction d'être approches de lui. Saint-Cyr , ce lieu si précieux et si peu accessible , fut le lieu destiné à son sacre , et M. de Meaux , le dictateur alors de l'épiscopat et de la doctrine , fut celui qui le sacra. Les enfants de France en furent spectateurs, Mme de Maintenon y assista avec sa petite et étroite cour intérieure , personne d'invité , et portes fermées à l'empressement de faire sa cour.

Il y avoit eu cet été une assemblée du clergé, et c'étoit la grande, comme il y en a une grande et petite de cinq ans en cinq ans , c'est-à-dire de quatre ou de deux députés par province. Le chancelier Boucherai, dès qu'il fut dans cette grande place , ferma sa porte aux carrosses des magistrats, puis des gens de condition sans titre, enfin des prélats. Jamais chancelier n'avoit imaginé celte distinction , et la nouveauté sembla d'autant plus étrange , que les princes du sang n'ont jamais fermé la porte de la cour à aucun carrosse. On cria, on se moqua, mais chacun eut affaire au chancelier , et comme en ces temps-ci rien ne décide plus que les besoins, on subit : cela forma l'exemple, et il ne s'en parla plus. A la fin de cette assemblée qui se tenoit à Saint-Germain, elle fit une députation au chancelier pour mettre la dernière main aux affaires, et l'archevêque de Bourges, fils du duc do Gesvres, étoit A la tête. Quand leurs carrosses se présentèrent à la chancellerie à Versailles, la porte ne s'ouvrit point; on parlementa, les députés prétendirent que le chancelier étoit convenu de les laisser entrer, non à la vérité comme évêques , mais comme députés du premier ordre du royaume. Lui maintint qu'ils avoient mal entendu. Conclusion, qu'ils n'entrèrent point, mais aussi qu'ils ne le voulurent pas voir chez lui , et que par accommodement tout se finit entre eux dans la pièce du château où le chancelier tient le conseil des parties '.

Harlay , archevêque de Paris , avoit présidé à cette assemblée , et lui qui avoit toujours régné sur le clergé par la faveur déclarée et la confiance du roi qu'il avoit possédée toute sa vie, y avoit essuyé toutes sortes de dégoûts. L'exclusion que peu à peu le P. de La Chaise étoit parvenu à lui donner de toute concurrence en la distribution des bénéfices l'avoit déjà éloigné du roi; et Mme de Maintenon, à qui il avoit déplu d'une manière implacable en s'opposant à la déclaration du mariage dont il avoit été l'un des trois témoins, l'avoit coulé à fond. Le mérite qu'il s'étoit acquis de tout le royaume, et qui l'avoit de plus en plus ancré dans la faveur du roi, dans l'assemblée fameuse de 1682. lui fut tourné à poison quand d'autres maximes prévalurent. Son profond savoir, l'éloquence et la facilité de ses sermons, l'excellent choix des sujets et l'habile conduite de son diocèse, jusqu'à sa capacité dans les af-

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