‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 17 sur 374 · INTRODUCTION. XXIX · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXIX

roient un chaos tel qu'il a été dit , autant en seroit-il des actions de ces personnages si on s'en tenoit à la simple exposition de leurs actions , par conséquent de toute l'histoire , si on ne faisoit connoître quels ont été ces personnages , ce qui les a engagés à la part qu'ils ont eue aux faits qu'on raconte , et le rapport d'union ou d'opposition qu'il y a eu entre eux. Plus donc on a de lumière là- dessus, et plus les faits deviennent intelligibles , plus l'histoire devient curieuse et intéressante , plus on instruit par les exemples des mœurs et des causes des événements. C'est ce qui rend nécessaire de découvrir les intérêts, les vices, les vertus , les passions , les haines , les amitiés et tous les autres ressorts tant principaux que incidents des intrigues , des cabales et des actions publiques et particulières qui ont part aux événements qu'on écrit , et toutes les divisions , les branches , les cascades qui deviennent les sources et les causes d'autres intrigues et qui forment d'autres événements.

Pour une juste exécution , il faut que l'auteur d'une histoire générale ou particulière possède à fond sa matière par une profonde lecture, pas une exacte confrontation, par une juste comparaison d'auteurs les plus judicieusement choisis, et par une sage et savante critique, le tout accompagné de beaucoup de lumière et de discernement. J'appelle histoire générale celle qui l'est en effet par son étendue de plusieurs nations ou de plusieurs siècles de l'Ëglise , ou d'une même nation mais de plusieurs règnes, ou d'un fait ecclésiastique éloigné et fort étendu. J'appelle histoire particulière celle du temps et du pavs où on vit. Celle-là , étant moins vaste, et se passant sous les yeux de 1 auteur, doit être beaucoup plus étendue en détails et en circonstances, et avoir pour but de mettre son lecteur au milieu des acteurs de tout ce qu'il raconte , en sorte au'il croie moins lire une histoire ou des Mémoires, qu'être lui-même dans le secret de tout ce qui lui est représenté, et spectateur de tout ce qui est raconté. C'est en ce genre d'écrire que l'exactitude la plus scrupuleuse sur la vérité de chaque chose et de chaque trait doit se garder également de haine et d'affection, de vouloir expliquer ce qu'on n'a pu découvrir, et de prêter des vues, des motifs, des caractères, et de grossir ou diminuer , ce qui est également dangereux et facile si l'auteur n'est homme droit, vrai, franc, plein d'honneur et de probité, et fort en garde contre les pièges du sentiment, du goût et de Pimagination , trèssingulièrement SI cet auteur se trouve écrire de source par avoir eu part par lui-même , ou par ses amis immédiats de qui il aura été instruit, aux choses qu'il raconte ; et c'est en ce dernier cas où tout amour-propre , toute inclination , toute aversion , et toute espèce d'intérêt doit disparoltre devant la plus petite et la moins importante vérité, qui est l'âme et la justification de toute histoire, et qui ne doit jamais pour quoi que ce puisse être souffrir la moindre ternissure, et être toujours exposée toute pure et tout entière.

Mais un chrétien, et qui veut l'être, peut-il écrire et lire l'histoire? Les faits secs , il est vrai , accablent inutilement , ajoutez-y les actions nues des personnages qui y ont eu part, il ne s'y trouvera pas plus d'instruction, et le chaos n'en sera qu'augmenté sans aucun fruit. Quoi donc , les caractères , les intrigues , les cabales de ces personnages pour entendre les causes et les suites des événements? il est vrai que sans cela ils demeureroient inintelligibles, et qu'autant vaudroit-il ignorer ce qui charge sans apprendre, et par conséquent sans instruire. Mais la charité peut-elle s'accommoder du récit de tant de passions et de vices, de la révélation de tant de ressorts criminels , de tant de vues honteuses, et du démasqueraent do tant de personnes, pour qui sans cela on

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