ISENGHIEN OBTIENT UN TABOURET
second fils duc, lorsqu'il trouveroit quelque mariage. M. de Luxembourg mourut avant que le comte de Luce fût marié; la famille crut ne devoir pas laisser refroidir trop longtemps la promesse. Le maréchal ne fut pas plutôt mort, que le roi s'en repentit; néanmoins il ne put reculer, mais il le fit de mauvaise grâce. Il fit donc expédier une érection sur Châtillon-sur-Loing, que le comte de Luce avoit eu du legs universel de sa tante , Mme de Meckelbourg , pour être vérifiée au parlement sans pairie lorsqu'il se marieroit, et n'en pas jouir auparavant. Il épousa enfin Mlle de Royan , celle-là même que la duchesse de Bracciano , sa tante , avoit eu tant d'envie de me donner , et à laquelle Phélypeaux avoit osé prétendre. Ce nouveau duc ne put jamais plaire au roi depuis qu'il le fut , et en essuya tous les dégoûts qu'il lui put donner toute sa vie, pour se dépiquer de l'avoir fait duc malgré lui.
L'autre grâce fut fort extraordinaire, et j'avoue franchement que je ne sais d'où elle vint. Le roi , qui airaoit le feu maréchal d'Humières, avoit fait le mariage de sa fille aînée, en lui accordant un tabouret de grâce, en épousant le prince d'Isenghien ; ce qui a le même effet que ce qu'on connoit sous le nom d'un brevet de duc. Il étoit mort et avoit laissé deux fils; le roi, sans aucune occasion, ni de mariage, non-seulement accorda la même grâce à l'aîné , mais , ce qui étoit sans exemple , il l'accorda de mâle en mâle à sa postérité : c'est-à-dire que, sans aucun renouvellement, le fils aîné y succéderoit à son père, n'ayant toutefois que des honneurs sans aucun rang, comme les ducs à brevet.
Le nouvel archevêque de Cambrai s'applaudissoit cependant de ses succès auprès de Mme de Maintenon; les espérances qu'il en concevoit^ avec de si bons appuis, étoient grandes, mais il crut ne les pouvoir conduire avec sûreté jusqu'où il se les proposoit, qu'en achevant de se rendre maître de son esprit sans partage. Godet, évèque de Chartres, tenoit à elle par les liens les plus intimes; il étoit diocésain de Saint- Cyr : il en étoit le directeur unique; il étoit de plus celui de Mme de Maintenon : ses mœurs, sa doctrine, sa piélé, ses devoirs épiscopaux , tout étoit irrépréhensible. Il ne faisoit à Paris que des voyages courts et rares , logé au séminaire de Saint-Sulpice , se montroit encore plus rare* meut à la cour et toujours comme un éclair, et voyoit Mme de Maintenon longtemps et souvent à Saint-Cyr, et faisoit d'ailleurs par lettres tout ce qu'il vouloit. C'étoit donc là un étrange rival à abattre ; mais quelque ancré qu'il fût, son extérieur de cuistre le rassura. Il le crut tel à sa longue figure malpropre, décharnée, toute sulpicienne; un air cru simple , aspect niais et sans liaisons qu'avec de plats prêtres , en un mot il le prit pour un homme sans monde , sans talents , de peu d'esprit et court de savoir, que le hasard de Saint-Cyr, établi dans son diocèse, avoit porté où il étoit, noyé dans ses fonctions, et sans autre appui, ni autre connoissance : dans cette idée, il ne douta pas de lui faire bientôt perdre terre par la nouvelle spiritualité de Mme Guyon , déjà si goûtée de Mme de Maintenon; il n'ignoroit pas qu'elle n'étoit pas insensible aux nouveautés de toute espèce, et il se flatta de culbuter parla M. de Chartrès , dont Mme de Maintenon sentiroit et mépriseroit l'ignorance pour ne plus rien voir que par lui.