‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 174 sur 374 · SOURDE LUTTE DE M. DE CAMBRAI · texte numérisé non relu

SOURDE LUTTE DE M. DE CAMBRAI

Pour arriver à ce but , il travailla à persuader Mme de Maintenon de faire entrer Mme Guyon à Saint-Cyr, où elle auroit le temps de la voir et de l'approfondir tout autrement que dans de courtes et rares aprèsdtnées , à l'hôtel de Chevreuse ou de Beauvilliers. 11 y réussit. Mme Guyon alla à Saint-Cyr deux ou trois fois. Ensuite Mme de Maintenon, qui la goûtoit de plus en plus, l'y fit coucher, et de l'un à l'autre, mais près à près , les séjours s'y allongèrent , et par son aveu elle s'y chercha des personnes propres à devenir ses disciples, et elle s'en fit. Bientôt il s'éleva dans Saint-Cyr un petit troupeau tout à part , dont les maximes et même le langage de spiritualité parurent fort étrangers à tout le reste de la maison, et bientôt fort étranges à M. de Chartres. Ce prélat n'étoit rien moins que ce que M. de Cambrai s'en étoit figuré. Il étoit fort savant et surtout profond théologien; il y joignoit beaucoup d'esprit; il y avoit de la douceur, de la fermeté, même des grâces; et ce qui étoit le plus surprenant dans un homme qui avoit été élevé et n'étoit jamais sorti de la profondeur de son métier , il étoit tel pour la cour et pour le monde que les plus fins courtisans auroient eu peine à le suivre et auroient eu à profiter de ses leçons. Mais c'étoit en lui un talent enfoui pour les autres , parce qu'il ne s'en servoit jamais sans de vrais besoins. Son désintéressement , sa piété , sa rare probité les retranchoient presque tous , et Mme de Maintenon , au point où il étoit avec elle , suppléoit à tout.

Dès qu'il eut le vent de cette doctrine étrangère , il fit en sorte d'y faire admettre deux dames de Saint-Cyr sur l'esprit et le discernement desquelles il pouvoit compter, et qui pourroient faire impression sur Mme de Maintenon. Il les choisit surtout parfaitement à lui et les instruisit bien. Ces nouvelles prosélytes parurent d'abord ravies et peu à peu enchantées. Elles s'attachèrent plus que pas une à leur nouvelle directrice , qui , sentant leur esprit et leur réputation dans la maison , s'applaudit d'une conquête qui lui aplaniroit celle qu'elle se proposoit. Elle s'attacha donc aussi à gagner entièrement ces filles ; elle en fit ses plus chères disciples ; elle s'ouvrit à elles comme aux plus capables de profiter de sa doctrine et de la faire goûter dans la maison. Elle et M. de Cambrai , qu'elle inslruisoit de tous ses progrès , triomphoient , et le petit troupeau exultoit. M. de Chartres, par le consentement duquel Mme Guyon étoit entrée à Saint-Cyr et y étoit devenue maîtresse extérieure, la laissa faire. Il la suivoit de l'œil; ses fidèles lui rendoient un compte exact de tout ce qu'elles apprenoient en dogmes et en pratique. Il se mit bien au fait de tout , il l'examina avec exactitude , et quand il crut qu'il étoit temps , il éclata.

Mme de Maiotenon fut étrangement surprise de tout ce qu'il lui apprit de sa nouvelle école , et plus encore de ce qu'il lui en prouva par la bouche de ses deux affidées, et parce qu'elles en avoient mis par écrit. Mme de Maintenon interrogea d'autres écolières , elle vit par leurs réponses que , plus ou moins instruites et plus ou moins admises dans la confiance de leur nouvelle maîtresse , tout alloit au même but, et que ce but et le chemin étoient fort extraordinaires. La voilà bien en peine , puis en grand scrupule ; elle se résolut à parler à M. de Cambrai ; celui-

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