‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 177 sur 374 · CAVOYE ET SA FORTUNE · texte numérisé non relu

CAVOYE ET SA FORTUNE

quoi, compter le monde avec eux. Tel y fut Cavoye toute sa vie, trèspetit gentilhomme tout au plus , dont le nom étoit Oger. Il étoit grand maréchal des logis de la maison du roi ; et le roman qui lui valut cette charge mérite de n'être pas oublié, après avoir dit ce qui le regarde en ce temps-ci. J'ai parlé de lui plus d'une fois , et fait mention de son amitié intime avec M. de Seignelay chez qui la fleur de la cour étoit trayée. Cette grande liaison , qui devoit lui aider à tout par le crédit où. étoit ce ministre, causa pourtant le ver rongeur de sa vie. Avec sa charge, ses amis considérables à la cour qui l'y faisoient figurer, et les bontés du roi toujours distinguées , il se flatta d'être chevalier de l'ordre en la promotion de 1688. Le roi la fit avec M. de Louvois qui étoit chancelier de l'ordre. Ce ministre qui minutoit une grande guerre qu'il avoit déjà fait déclarer, et qu'il rendit plus générale que le roi ne s'y attendoit , ne songea qu'à profiter de l'occasion de se faire des créatures. Il la rendit donc toute militaire pour la première qui ait jamais été faite de la sorte , et eut grande attention d'en exclure tous ceux qu'il n'aimoit pas tant qu'il put. L'amitié de Seignelay, son ennemi, pour Cavoye l'avoit mis dans ce nombre : il ne fut point de la promotion , et il en pensa mourir de douleur. Le roi, i qui il parla et fit parler par Seignelay et par d'autres amis , lui adoucit sa peine par des propos de bonté et d'espérance pour une autre occasion. Il se fit depuis diverses petites promotions et toujours Cavoye laissé , parce qu'en effet ces promotions avoient des causes particulières pour chacun de ceux qui en furent. A la fin, Cavoye, lassé et outré, écrivit au roi une rapsodie sur sa santé et ses affaires, et demanda la permission de se défaire de sa charge. Le roi ne lui dit ni ne lui fit rien dire là-dessus , et cependant Cavoye prenoit publi<^ement tous ses arrangements pour se retirer de la cour dont je pense qu'il se fût cruellement repenti. Dix ou douze jours après avoir remis sa lettre au roi , vint un voyage de Marly , et Cavoye , sans demander, y fut à l'ordinaire. Deux jours après, le roi, entrant dans son cabinet, l'appela, lui dit avec bonté qu'il y avoit trop longtemps qu'ils étoient ensemble pour se séparer, qu'il ne vouloit point qu'il le quittât, et qu'il auroit soin de ses affaires. Il y ajouta des espérances sur l'ordre. Cavoye prétendit en avoir eu parole , et le voilà enrôlé à la cour plus que jamais.

Sa mère étoit une femme de beaucoup d'esprit , venue je ne sais par quel hasard de sa province , ni par quel autre connue de la reine mère, dans des temps où elle avoit besoin de toute sorte de gens. Elle lui plut, elle la distingua en bonté sans ia sortir de son petit état. Mme de Cavoye en profita pour mettre son fils à la cour et se faire à tous deux des amis. Cavoye étoit un des hommes de France le mieux faits et de la meilleure mine , et qui se mettoit le mieux. Il en profita auprès des dames. C'étoit un temps où on se battoit fort malgré les édits : Cavoye, brave et adroit, s'y acquit tant de réputation , que le nom de brave Cavoye lui en demeura. Mlle de Coetlogon , une des filles de la reine Marie-Thérèse, s'éprit de Cavoye, et s'en éprit jusqu'à la folie. Elle étoit laide, sage, naïve , aimée et très-bonne créature. Personne ne s'avisa de trouver son amour étrange; et, ce qui est un prodige, tout le monde en eut pitié.

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