‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 178 sur 374 · PROJET AVORTÉ SUR L* ANGLETERRE · texte numérisé non relu

PROJET AVORTÉ SUR L* ANGLETERRE

Elle en faisoit toutes les avances. Cavoye étoit cruel et quelquefois brutal ; il en étoit importuné à mourir. Tant fut procédé , que le roi et même la reine le lui reprochèrent, et qu'ils exigèrent de lui qu'il seroit plus humain. Il fallut aller à l'armée, où pourtant il ne passa pas les petits emplois. Voilà Coetlogon aux larmes, aux cris, et qui quitte toutes parures tout du long de la campagne , et qui ne les reprend qu'au retour de Cavoye. Jamais on ne fit qu'en rire. Vint l'hiver un combat où Cavoye servit de second et fut mis à la Bastille : autres douleurs , chacun alla lui faire compliment. Elle quitta toute parure, et se vêtit le plus mal qu'elle put. Elle parla au roi pour Cavoye, et n'en pouvant obtenir la délivrance, elle le querella jusqu'aux injures. Le roi rioit de tout son cœur; elle en fut si outrée, qu'elle lui présenta ses ongles, auxquels le roi comprit qu'il étoit plus sage de ne se pas exposer. Il dlnoit et soupoit tous les jours en public avec la reine. Au dîner, la duchesse de Richelieu et les filles de la reine servoient. Tant que Cavoye fut à la Bastille , jamais Coetlogon ne voulut servir quoi que ce fût au roi, ou elle l'évitoit, ou elle le refusoit tout net, et disoit qu'il ne méritoit pas qu'elle le servît; la jaunisse la prît, les vapeurs, les désespoirs; enfin tant fut procédé , que le roi et la reine exigèrent bien sérieusement de la duchesse de Hichelieu de mener Coetlogon voir Cavoye à la Bastille, et cela fut répété deux ou trois fois. Il sortit enfin , et Coetlogon, ravie, se para tout de nouveau, mais ce fut avec peine qu'elle consentit à se raccommoder avec le roi. La pitié et la mort de M. de Froulay, grand maréchal des logis, vinrent à scn secours. Le roi envoya quei^r Cavoye qu'il avoit déjà tenté inutilement sur ce mariage. A cette fois il lui dit qu'il le vouloit ; qu'à cette condition il prendroit soin de sa fortune, et que , pour lui tenir lieu de dot avec une fille qui n'avoit rien , il lui feroit présent de la charge de grand maréchal des logis de sa maison. Cavoye renifla encore , mais il y fallut passer. Il a depuis bien vécu avec elle, et elle toujours dans la même adoration jusqu'à aujourd'hui, et c'est quelquefois une farce de voir les caresses qu'elle lui fait devant le monde, et la gravité importunée avec laquelle il les reçoit. Des autres histoires de Cavoye il y auroit un petit livre à faire : il suffit ici d'avoir rapporté cette histoire pour sa singularité qui est sûrement sans exemple , car jamais la vertu de Mme de Cavoye , ni devant ni depuis son mariage, n'a reçu le plus léger soupçon. Son mari , lié toute sa vie avec le plus brillant de la cour, s'étoit érigé chez lui une espèce de tribunal auquel il ne falloit pas déplaire, compté et ménagé jusque des ministres, mais d'ailleurs bon homme, et un fort honnête homme , à qui on se pouvoitfier de tout.

Le duc de Berwick , bâtard du roi d'Angleterre , parti sous prétexte d'aller faire la revue des troupes que Jacques II avoit en France, alla secrètement en Angleterre où il fut découvert, et au moment d'être arrêté et peut-être pis. Le but de ce voyage étoit de voir par lui-même ce qu'il y avoit de réel dans un parti formé pour le rétablissement du roi Jacques, qui le sollicitoit puissamment de passer en Angleterre avec des troupes. Le retour de Berwick donna de telles espérances, que le roi d'Angleterre s'en alla le lendemain à Calais où, à tous hasards, dès

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