‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 192 sur 374 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

Filles d'honneur de la princesse de Conli mangent avec le roi. — Elle conserve sa signalure , que le« deux autres fliles du roi changent. — Mort de Croissy, minisire el sccrélaire des afTaires étrangères. — Torcy épouse la fllle de Pomponne et fait bous lui la charge do son père. — Mort de Mme de Bonleville; du marquis de Chandenier; sa disgrâce. — Fortune de M. de Noailles. — Anthrax du roi au cou. — Ducs de Foix et de Choiseul otages à Turin. — Maison de la Future duchesse de Bourgogne. — Duchesse du Lude, dame d'honneur. — Comtesse de Mailly, dame d'aloura. — La comtesse de Blansac chassée. — Duchesse d'Arpajon. — Comtesse de Roucy, sa fllle. — M. de Rochefort, menin de monseigneur. — Dangeau, chevalier d'honneur. — Mme de Dangeau , dame du palais. — Mme de Roucy, dame du palais. — Comte de Roucy. — Mme de Nogaret, dame du palais. — D'O, el Mme dO dame du palais. — DilTércnce des principaux domestiques des pelils-flls de France et de ceux des princes du .sang. — Avantages nouveaux de ceux des bâtards sur ceux des princes du sang. — Marquise du Châlelet, dame du palais. — Mme de Monlgun, dame du palais. — Mme d'Ileudicourt.

Les princesses firent deux nouveautés : le roi à Trianon mangeoit avec les dames , et donnoit assez souvent aux princesses l'agrément d'en nommer deux chacune ; il leur avoit donné l'étrange distinction de faire man-

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ger leurs dames d'honneur ; ce qui continua toujours d'être refusé à celles des princesses du sang , c'est-à-dire de Mme la Princesse , et de Mme la princesse de Conti, sa fille. A Trianon, Mme la princesse de Conti, fille du roi , lui fit trouver bon qu'elle nommât ses deux filles d'honneur pour manger, et elles furent admises: elle étoit la seule qui en eût. L'autre nouveauté fut dans leurs signatures. Toutes trois ajoutoient à leur nom légitimée de France. Mme la duchesse de Chartres et Mme la Duchesse supprimèrent cette addition , et par là signèrent en plein comme les princesses du sang légitimes. Cet appât ne tenta point Mme la princesse de Conti. Elle ne perdoit point d'occasion de faire sentir aux deux autres princesses qu'elle avoit une mère connue et nommée , et qu'elles n'en avoient point; elle crut que cette addition la distinguoit en cela d'autant plus que les deux autres la supprimoient , et elle voulut la conserver.

M. de Croissy , ministre et secrétaire d'État des affaires étrangères , et frère de feu M. Colbert, mourut à Versailles le 28 juillet. C'étoit un homme d'un esprit sage , mais médiocre , qu'il réparoit par beaucoup d'application et de sens , et qu'il gâtoit par l'humeur et la brutalité naturelles de sa famille. Il avoit été longtemps président à mortier, dont il avoit peu exercé la charge, et avoit été ambassadeur à la paix d'Aix-la- Chapelle et en Angleterre. Enfin , il eut la place de M. de Pomponne à sa disgrâce, et la survivance de cette place pour M. de Torcy , son fils, qui avoit celle de président à mortier.

Lorsque le roi , enfin indigné de l'abus continuel que le premier président de Novion faisoit de sa place et de la justice , voulut absolument qu'il se retirât, et fit vendre à son petit-fils de Novion la charge de président à mortier de MM. de Croissy et Torcy , M. de Pomponne , qui avoit également porté sa faveur et sa disgrâce , et à qui on n'avoit pu ôter l'estime du roi, en avoit été mandé à Pomponne, le jour même de la mort de M. de Louvois , et rentra au conseil en qualité de ministre d'Ëtat sans charge , et eut la piété et la modestie de voir M. de Croissy sans rancune et sans éloignement. Les histoires de tout cela, qui sont très-curieuses, ne sont pas matière de ces Mémoires. Ce peu suffît pour entendre ce qui va suivre.

Le roi , qui s'étoit rattaché à M. de Pomponne , et qui , à la retraite de M. Pelletier, ministre d'État, lui donna la commission de la surintendance , et par conséquent le secret de la poste , avoit imaginé le mariage de sa fille avec Torcy , pour réunir ces deux familles , et pour donner un bon maître à ce jeune survivancier des affaires étrangères , dans la décadence de santé où Croissy, perdu de goutte, étoit tombé, et qui étoit encore plus nécessaire si Croissy venoit à manquer. Dès qu'il fut mort, le roi s'en expliqua à Pomponne et à Torcy d'une manière à trancher toute espèce de difficultés possibles , et il régla que ce mariage se feroit sans délai ; que Torcy conserveroit la charge de son père ; qu'il ne seroit point encore ministre , mais que , sous l'inspection et la direction de Pomponne , il feroit toutes les dépêches ; que Pomponne les rapporteroit au conseil, et diroit après à Torcy les réponses qui y auroient été résolues pour les dresser en conséquence; que les ambassadeurs iroient

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désormais chez Pomponne qui leur donneroit audience en présence de Torcy; qu'enfin celui-ci auroit la charge de grand trésorier de l'ordre, que son père avoit eue à la mort de M. de Seignelay; et à Versailles, le beau-père et le gendre partagèrent le logement de la charge de secrétaire d'État des affaires étrangères, pour être ensemble et travailler en commun plus facilement. De part et d'autre beaucoup de vertu dans les mariés , mais peu de bien , auquel le roi pourvut peu à peu par ses grâces , et d'abord par de gros brevets de retenue. Le mariage se fit à Paris le 13 août suivant chez M. de Pomponne , et ils vécurent tous dans une grande et estimable union.

En même temps moururent deux personnes fort âgées et depuis bien longtemps hors du monde : Mme de Bouteville, mère du maréchal de Luxembourg, à quatre-vingt-onze ans, qui avoit passé toute sa vie retirée à la campagne, d'où elle avoit vu de loin la brillante fortune de son fils et des siens , avec qui elle n' avoit jamais eu grand commerce , et le marquis de Chandenier aîné, de la maison de Rochechouart , si célèbre par sa disgrâce et par la magnanimité dont il la soutint plus de quarante ans jusqu'à sa mort. Il étoit premier capitaine des gardes du corps et singulièrement considéré pour sa valeur, son esprit et son extrême probité. Il perdit sa charge avec les autres capitaines des gardes du corps, à l'affaire des Feuillants en [1648] , qui n'est pas du sujet de ces Mémoires et qui se trouve dans tous ceux de ces temps-là, et il fut le seul dei quatre à qui elle ne fut point rendue, quoiqu'il ne se fût distingué en rien d'avec eux. Un homme haut, plein d'honneur, d'esprit et de courage, et d'une grande naissance avec cela, étoit un homme importua au cardinal Mazarin, quoiqu'il ne l'eût jamais trouvé en la moindre faute ni ardent à demander. Le cardinal tint à grand honneur de faire son capitaine des gardes premier capitaine des gardes du corps, et il ne manqua pas cette occasion d'y placer un domestique aussi affidé que lui étoit M. de Noailles. M. de Chandenier refusa sa démission ; le cardinal fit consigner le prix qu'il avoit réglé de la charge chez un notaire, puis prêter serment à Noailles, qui, sans démission de Chandenier, fut pleinement pourvu et en fonction. Chandenier étoit pauvre : on espéra que la nécessité vâincroit l'opiniâtreté. Elle lassa enfin la cour, qui envoya Chandenier prisonnier au château de Loches,' au pain du roi comme un criminel , et arrêta tout son petit revenu pour le forcer à recevoir l'argent de M. de Noailles et par conséquent à lui donner sa démission. Ella se trompa; M. de Chandenier vécut du pain du roi et de ce que, à tour de rôle , les bourgeois de Loches lui envoyoient à dîner et à souper dans une petite écuelle qui faisoit le tour de la ville. Jamais il ne se plaignit, jamais il ne demanda ni son bien ni sa liberté ; près de deux ans se passèrent ainsi. A la fin , la cour honteuse d'une violence tellement sans exemple et si peu méritée, plus encore d'être vaincue par ce courage qui ne se pouvoit dompter, relâcha ses revenus et changea sa prison en exil , où il a été bien des années , et toujours sans daigner rien demander. Il en arriva comme de sa prison, la honte fit révoquer l'exil.

Il revint à Paris où il ne voulut voir que peu d'amis. Il l'étoit fort de mon père , qui m'a mené le voir et qui lui donnoit assez souvent à dîner.

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