‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 193 sur 374 · ANTHRAX DU ROI AU COU · texte numérisé non relu

ANTHRAX DU ROI AU COU

Il le menoit même quelquefois à la Ferté , et ce fut lui qui fit percer une étoile régulière à mon père qui vouloit bâtir, et qui en tira son bois , et c'est une grande beauté fort près de la maison , au lieu que mon père ne songeoit qu'à abattre , sans considérer où ni comment. Depuis sa mort, j'ai vu plusieurs fois M. de Chandenier avec un vrai respect à Sainte-Geneviève , dans la plus simple mais la plus jolie retraite qu'il s'y étoit faite et où il mourut. C'étoit un homme de beaucoup de goût et d'excellente compagnie , et qui avoit beaucoup vu et lu ; il fut longtemps avant sa mort dans une grande piété. On s'en servit dans la dernière année de sa vie pour lui faire un juste scrupule sur ses créanciers qu'il ne tenoit qu'à lui de payer de l'argent de M. de Noailles en donnant sa démission , et quand on l'eut enfin vaincu sur cet article avec une extrême peine , les mêmes gens de bien entreprirent de lui faire voir M. de Noailles qui avoit sa charge après son père. L'effort de la religion le soumit encore à recevoir cette visite qui de sa part se passa froidement , mais honnêtement ; il avoit perdu sa femme et son fils depuis un grand nombre d'années, qui étoit un jeune homme , à ce que j'ai ouï dire , d'une grande espérance.

Le roi eut une anthrax au cou qui ne parut d'abord qu'un clou et qui bientôt après donna beaucoup d'inquiétudes. Il eut la fièvre et il fallut en venir à plusieurs incisions par reprises. Il affecta de se laisser voir tous les jours et de travailler dans son lit presqu'à son ordinaire. Toute l'Europe ne laissa pas d'être fort attentive à un mal qui ne fut pas sans danger : il dépêcha un courrier an duc de La Rochefoucauld en Angoumois , où il étoit allé passer un mois dans sa belle maison de Verteuil, et lui manda sa maladie et son désir de le revoir, avec beaucoup d'amitié. Il partit aussitôt, et sa faveur parut plus que jamais. Comme il ne se passoit rien en Flandre , et qu'il n'y avoit plus lieu de s'y attendre à rien , le roi manda aux maréchaux de Villeroy et de Boufllers de renvoyer les princes dès que le prince d'Orange auroit quitté l'armée, ce qui arriva peu de jours après.

Ce fut pendant le cours de cette maladie que la paix de Savoie devint publique et que le roi régla tout ce qui regardoit la princesse de Savoie et les deux otages jusqu'aux restitutions accomplies. M. de Savoie , qui n'ignoroit rien jusque des moindres choses des principales cours de l'Europe , compta que les ducs de Foix et de Choiseul ne l'embarrasseroient pas. Le premier n'avoit jamais songé qu'à son plaisir et à se divertir en bonne compagnie ; l'autre étoit accablé sous le poids de sa pauvreté et de sa mauvaise fortune , tous deux d'un esprit au-dessous du médiocre, et parfaitement ignorants de ce qui leur étoit dû , très-aisés à mener , à contenter, à amuser, tous deux sans rien qui tînt à la cour et sans considération particulière , tous deux enfin de la plus haute naissance et tous deux chevaliers de l'ordre. C'étoit précisément tout l'assemblage que M. de Savoie cherchoit. Il voyoit qu'on vouloit ici lui plaire dans cette crise d'alliance ; il fit proposer au roi ces deux ducs , et le roi les nomma et leur donna à chacun douze mille livres pour leur équipage et mill« écus par mois. Le comte de Brionne , chevalier de l'ordre et grand écnyer, en survivance de son père, fut nommé pour aller de la part du roi ro-

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