‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 198 sur 374 · MADAME DE DANGEAU DAME DU PALAIS · texte numérisé non relu

MADAME DE DANGEAU DAME DU PALAIS

qu'elle n'en vouloit point. Le roi s'en mêla, Mme de Maintenon, Mme la Dauphine ; le cardinal son oncle le voulut et la fit consentir. Le maréchal et la maréchale de Yilleroy en firent la noce, et Dangeau se crut électeur palatin.

C'étoit le meilleur homme du monde , mais à qui la tête avoit tourné d'être seigneur; cela l'avoit chamarré de ridicules, et Mme de Montespan avoit fort plaisamment mais très-véritablement dit de lui : qu'on ne pouvoit s'empêcher de l'aimer ni de s'en moquer. Ce fut bien pis après sa charge et ce mariage. Sa fadeur naturelle, entée sur la bassesse du courtisan et recrépie de l'orgueil du seigneur postiche, fit un composé que combla la grande maîtrise de l'ordre de Saint-Lazare que le roi lui donna comme l'avoit Nerestang, mais dont il tira tout le parti qu'il put, et se fit le singe du roi, dans les promotions qu'il fit de cet ordre où toute la cour accouroit pour rire avec scandale, tandis qu'il s'en croyoit admiré. Il fut de l'Académie françoise et conseiller d'État d'épée, et sa femme, la première des dames du palais, comme femme du chevalier d'honneur, et n'y en ayant point de titrées. Mme de Maintenon l'avait goûtée -, sa naissance , sa vertu , sa figure , un mariage du goût du roi et peu du sien , dans lequel elle vécut comme un ange, la considération de son oncle et de la charge de son mari , tout cela la porta, et ce choix fut approuvé de tout le monde.

La comtesse de Roucy, j'en ai rapporté la raison en parlant de la duchesse d'Arpajon sa mère. C'étoit une personne extrêmement laide , qui avoit de l'esprit , fort glorieuse , pleine d'ambition , folle des moindres distinctions, engouée à l'excès de la cour, basse à proportion de la faveur et des besoins , qui cherchoit à faire des affaires à toutes mains , aigre à l'oreille jusqu'aux injures et fréquemment en querelle avec quelqu'un, toujours occupée de ses affaires que son opiniâtreté, son humeur et sa malhabileté perdoient, et qui vivoit noyée de biens, d'affaires et de créanciers , envieuse , haineuse , par conséquent peu aimée , et qui , pour couronner tout cela , ne manquoit point de grand'messes à la paroisse et rarement à communier tous les huit jours. Son mari n'avoit qu'une belle mais forte figure -, glorieux et bas plus qu'elle , panier percé qui jouoit tout et perdoit tout, toujours en course et à la chasse, dont la sottise lui avoit tourné à mérite, parce qu'il ne faisoit jalousie à personne , et dont la familiarité avec les valets le faisoit aimer. Il avoit aussi les dames pour lui , parce qu'il étoit leur fait , et avec toute sa bêtise un entregent de cour que l'usage du grand monde lui avoit donné. Il étoit de tout avec Monseigneur, et le roi le traitoit bien à cause de M. de La Rochefoucauld et des maréchaux de Duras et de Lorges frères de sa mère , qui tous trois avoient fait de lui et de ses frères comme de leurs enfants , depuis que la révocation de l'édit de Nantes avoit fait sortir du royaume le comte et la comtesse de Roye ses père et mère. Son grand mérite étoit ses inepties qu'on répétoit et qui néanmoins se trouvoient quelquefois exprimer quelque chose.

Mme de Nogaret , veuve d'un Cauvisson à qui le roi l'avoit mariée lorsqu'il cassa la chambre des filles de Mme la Dauphine dont elle étoit, avec sa sœur Mme d'Urfé, dame d'honneur de Mme la princesse de

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Conti fille du roi , avoit perdu son mari tué à Fleurus , qui n'étoit connu que sous le nom de son impertinence. 11 avoit assez mal vécu avec elle et l'avoit laissée pauvre et sans enfants. Elle étoit sœur de Biron , et la maréchale de Villeroy et elle étoient enfants du frère et de la sœur , et en grande liaison. C'étoit une femme de beaucoup d'esprit, de finesse et de délicatesse , sous un air simple et naturel , de la meilleure compagnie du monde, et qui, n'aimant rien, ne laissoit pas d'avoir des amis. Elle n'avoit ni feu ni lieu , ni autre être que la cour , et presque point de subsistance. Laide, grosse, avec une physionomie qui réparoit tout, d'anciennes raisons de commodité l'avoient fort bien mise avec Monseigneur qui aimoit sa sœur et elle particulièrement; et tout cela ensemble la fit dame du palais. Elle n'étoit point méchante , et avoit toutce qu'il falloit pour l'être et pour se faire fort craindre. Mais, avec un très-bon esprit , elle aima mieux se faire aimer.

Mme d'O étoit une autre espèce. Guilleragues, son père, n'étoit rien qu'un Gascon, gourmand, plaisant, de beaucoup d'esprit, d'excellente compagnie, qui avoit des amis, et qui vivoit à leurs dépens parce qu'il avoit tout fricassé, et encore étoit-ce à qui l'auroit. Il avoit été ami intime de Mme Scarron, qui ne l'oublia pas dans sa fortune et qui lui procura l'ambassade de Constantinople pour se remplumer; mais il y trouva, comme ailleurs, moyen de tout manger. Il y mourut et ne laissa que cette fille unique qui avoit de la beauté. Viïlers, lieutenant • de vaisseau et fort bien fait , fut de ceux qui portèrent le successeur à Constantinople, et qui en ramenèrent la veuve et la fille du prédécesseur. Avant partir de Turquie et chemin faisant, Villers fit l'amour à Mlle de Guilleragues et lui plut, et tant fut procédé, que sans bien de part ni d'autre, la mère consentit à leur mariage. Les vaisseaux relâchèrent quelques jours sur les bords de l'Asie Mineure, vers les ruines de Troie. Le lieu étoit trop romanesque pour y résister; ils mirent pied à terre et s'épousèrent. Arrivés avec les vaisseaux en Provence , Mme de Guilleragues amena sa fille et son gendre à Paris et à Versailles et les présenta à Mme de Maintenon. Ses aventures lui donnèrent compassion des leurs.

Villers se prétendit bientôt de la maison d'O et en prit le nom et les armes. Rien n'étoit si intrigant que le mari et la femme , ni rien aussi de plus gueux. Ils firent si bien auprès de Mme de Maintenon , que M. d'O fut mis auprès de M. le comte de Toulouse avec le titre de gouverneur et d'administrateur de sa maison. Cela lui donna un être, une grosse subsistance , un rapport continuel avec le roi , et des privances et des entrées à toutes heures, qui n'avoient aucun usage par devant, c'est-à-dire comme celles des premiers gentilshommes de la chambre , mais qui étoient bien plus grandes et plus libres , pouvant entrer pai les derrières dans les cabinets du roi presque à toutes heures , ce que n'avoient pas les premiers gentilshommes de la chambre, ni pas une autre sorte d'entrée , outre qu'il suivoit son pupille chez le roi et y demeuroit avec lui à toutes sortes d'heures et de temps, tant qu'il y étoit. Sa femme fut logée avec lui dans l'appartement de M. le comte de Toulouse , qui lui entretint soir et matin une table fort considérable. Ils

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n'avoient pas négligé Mme de Montespan, et l'eurent favorable pour cette place et tant qu'elle demeura à,la cour. Ils la cultivèrent toujours depuis , parce que M. le comte de Toulouse l'aimoit fort.

D'O peu à peu avoit changé de forme, et lui et sa femme tendoient à leur fortune par des voies entièrement opposées, mais entre eux parfaitement de concert. Le mari étoit un grand homme, froid, sans autre esprit que du manège , et d'imposer aux sots par un silence dédaigneux , une mine et une contenance grave et austère, tout le maintien important, dévot de profession ouverte, assidu aux offices de la chapelle, où dans d'autres temps on le voyoit encore en prières, et de commerce qu'avec des gens en faveur ou en place dont il espéroit tirer parti , et qui , de leur côté , le ménageoient à cause de ses accès. 11 sut peu à peu gagner l'amitié de son pupille, pour demeurer dans sa confiance quand il n'auroit plus la ressource de son titre et de ses fonctions auprès de lui. Sa femme lui aida fort en cela, et ils y réussirent si bien que, leur temps fini par l'âge de M. le comte de Toulouse , ils demeurèrent tous deux chez lui comme ils y avoient été, avec toute sa confiance et l'autorité entière sur toute administration chez lui. Mme d'O vivoit d'une autre sorte. Elle avoit beaucoup d'esprit, plaisante, complaisante , toute à tous et amusante; son esprit étoit tout tourné au romanesque et à la galanterie, tant pour elle que pour autrui. Sa table rassembloit du monde chez elle, et cette humeur y étoit commode à beaucoup de gens, mais avec choix et dont elle pouvoit faire usage pour sa fortune , et dans les premiers temps où M. le comte de Toulouse commença à être hors de page et à se sentir, elle lui plut fort par ses facilités. Elle devint ainsi amie intime de vieilles et de jeunes par des intrigues et par des vues de différentes espèces, et comme elle faisoit mieux ses affaires de chez elle que de dehors , elle sortoit peu , et toujours avec des vues. Cet alliage de dévotion et de retraite d'une part, de tout l'opposé de l'autre, mais avec jugement et prudence, étoit quelque chose de fort étrange dans ce couple si uni et si concerté. Mme d'O se donnoit pour aimer le monde, le plaisir, la bonne chère; et pour le mari, on l'auroit si bien pris pour un pharisien, il en avoit tant l'air, l'austérité, les manières, que j'étois toujours tenté de lui couper son habit en franges par derrière; bref, tous ces manèges firent Mme d'O dame du palais. Si son mari , qui étoit demeuré avec le titre de gentilhomme de la chambre de M. le comte de Toulouse et toutes ses entrées par derrière, l'eût été d'un prince du sang, c'eût été une exclusion sûre; mais le roi avoit donné à ses enfants naturels cet avantage sur eux , de faire manger, entrer dans les carrosses, aller à Marly, et sans demander, leurs principaux domestiques, sans que M. le Duc, quoique gendre du roi, eût pu y atteindre pour les siens.

Il arriva , depuis son mariage , que Monseigneur revenant de courre le loup, qui l'avoit mené fort bien, manqua son carrosse et s'en revenoit avec Sainte-Maure et d'Urfé. En chemin il trouva un carrosse de M. le Duc, dans lequel étoient Saintrailles qui étoit à lui, et le chevalier de Sillery qui étoit à M. le prince de Conti , et frère de Puysieux qui fut depuis chevalier de l'ordre. Ils s'étoient mis dans ce carrosse qu'ils

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