‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 199 sur 374 · MARQUISE DU CHATELET · texte numérisé non relu

MARQUISE DU CHATELET

avoient rencontré, et y attendoient si M. le Duc ou M. le prince de Conti ne viendroit point. Monseigneur monta dans ce carrosse pour achever la retraite, qui étoit encore longue jusqu'à Versailles, y fit monter avec lui Sainte-Maure et d'Urfé , laissa Saintrailles et Sillery à terre , quoiqu'il y eût place de reste encore pour eux , et ne leur offrit point de monter. Cela ne laissa pas de faire quelque peine à Monseigneur, par bonté; et le soir, pour sonder ce que le roi penseroit, il lui conta son aventure et ajouta qu'il n'avoit osé faire monter ces messieurs avec lui. « Je le crois bien, lui répondit le roi en prenant un ton élevé, un carrosse où vous êtes devient le vôtre, et ce n'est pas à des domestiques de prince du sang à y entrer. » Mme de Langeron en a été un exemple singulier. Elle fut d'abord à Mme la Princesse , et tant qu'elle y fut, elle n'entra point dans les carrosses, ni ne mangea à table. Elle passa à Mme de Guise, petite-fille de France, et, de ce moment, elle mangea avec le roi, Mme la Dauphine et Madame, car la reine étoit morte avec qui elle auroit mangé aussi , et entra dans les carrosses sans aucune difficulté. La même Mme de Langeron quitta Mme de Guise et rentra à Mme la Princesse , et dès lors il ne fut plus question pour elle de plus entrer dans les carrosses ni de manger. Cette exclusion dura le reste de sa longue vie , et elle est morte chez Mme la Princesse.

La marquise du Châtelet étoit fille du feu maréchal de Bellefonds, et, comme Mme de Nogaret, avoit été fille de Mme la Dauphine. Elle avoit épousé le marquis du Châtelet, c'est-à-dire un seigneur de la premièro qualité, de l'ancienne chevalerie de Lorraine. Cette maison prétend être de la maison de Lorraine, et l'antiquité de l'une et de l'autre ôte les preuves du pour et du contre. Elle y a eu toujours les emplois les plus distingués et porte les armes pleines de Lorraine, avec trois fleurs de lis d'argent sur la bande , au lieu des trois alérions de Lorraine , et , depuis quelque temps, ont pris le manteau ducal, de ces manteaux qui ne donnent rien, et que M. le prince de Conti appeloit plaisamment des robes de chambre. De rang ni d'honneur ils n'en ont jamais eu ni prétendu. M. du Châtelet étoit un homme de fort peu d'esprit et difficile, mais plein d'honneur, de bonté, de valeur, avec très-peu de bien et de santé , et fort bon officier et distingué. Sa femme étoit la vertu même et la piété même , dans tous les temps de sa vie , bonne , douce , gaie , sans jamais ni contraindre ni trouver à redire à rien , aimée et désirée partout. Elle vivoit retirée avec son mari et sa mère à Vincennes , dont le petit Bellefonds son neveu étoit gouverneur. Ils venoient peu à la cour , n'avoient pas de quoi être à Paris, et cependant M. du Châtelet vivoit fort noblement à l'armée. Ils ne pensoient à rien moins. Le roi avoit toujours aimé le maréchal de Bellefonds et l'avoit pourtant laissé à peu près mourir de faim. Sa considération, quoique mort, la vertu et la douceur de sa fille la firent dame du palais dans Vincennes, où elle n'y avoit seulement pas songé , et ce choix fut fort applaudi.

Mme de Montgon n'y pensoit pas davantage , et se trouvoit alors chez son mari en Auvergne , et lui à l'armée ; mais elle avoit une mère qui y songeoit pour elle, et qui ne bougeoit de la cour et d'avec Mme de Maintenon : c'étoit Mme d'Heudicourt, qu'il faut reprendre de plus loin.

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