‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 20 sur 374 · XXXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXIV INTRODUCTION

obligé à tout le contraire en certains cas, difTérents encore de ceux

3ui viennent d'être remarqués. Ceux qui ont la confiance des généraux, es ministres, encore plus ceux qui ont celle des princes, ne doivent {>as leur laisser ignorer les mœurs, la conduite, les actions des hommes. Is sont obligés de les leur faire connoître tels qu'ils sont , pour les garantir de pièges, de surprises, et surtout de mauvais choix. C'est une charité due à ceux qui gouvernent , et qui regarde très-principalement le public qui doit être toujours préfère au particulier. Les conducteurs de la chose publique , en tout ou en partie , sont trop occupés d'affaires , trop circonvenus , trop flattés , trop aisément abusés et trompés par le grand intérêt de le faire pour pouvoir bien démêler et discerner. Ils sont sages de se faire éclairer sur les personnes , et heureux lorsqu'ils trouvent des amis vrais et fidèles qui les empêchent d'être séduits ; et le public , ou la portion du public qui en est gouvernée , a

Srande obligation à ces conseillers éclairés qui les préservent de tant e sortes d'administrations , dans lesquelles il a toujours tant à souffrir quand elles sont commises en de mauvaises mains ; et il ne suffit pas à ceux qui ont l'oreille de ces puissants du siècle d'attendre qu'ils les consultent sur certaines personnes mauvaises; ils doivent prévenir leur

foût, leur facilité, les embûches qui leur sont dressées, et les prévenir temps d'y tomber. Ils se doivent estimer placés pour cela dans la confiance de ces maîtres du siècle ; et ceux-là même qui ont celle de ces favoris à portée de tout dire ne doivent pas négliger de les éclairer , et de se renclre ainsi utiles à la société. Il en est de même envers les proches et les amis.

S'il est évident, comme on vient de le montrer, que la charité permet de se défendre et d'attaquer même les méchants; si elle veut que les bons soient avertis et soutenus; si elle exige que ceux qui sont établis en des administrations publiques soient éclairés sans mén,igement sur les personnes et sur les choses, quoique toutes ces démarches ne se puissent faire sans nuire d'une façon très-directe et très-racJicale à la réputation et à la fortune , à plus forte raison la charité ne défend pas d'écrire , et par conséquent de lire , les histoires générales et particulières. Outre les raisons qui ont ouvert ce discours, et après lesquelles on pourroit n'en pas alléguer d'autres, il en faut donner de nouvelles qui achèvent de lever tout scrupule là-dessus. Je laisse les histoires générales pour me borner aux particulières de son pays et de son temps; parce que, si j'achève ae démontrer que ces dernières sont licites, la même preuve servira encore plus fortement pour les histoires générales. Mais il faut se souvenir des conditions qui ont été proposées pour écrire.

Écrire l'histoire de son pays et de son temps, c'est repaeser dans son esprit avec beaucoup de reflexion tout ce qu'on a vu, manié, ou su d'original , sans reprocne , qui s'est passé sur le théâtre du monde , et les diverses machines, souvent les riens apparents, qui ont mû les ressorts des événements qui ont eu le plus de suite et qui en ont enfanté d'autres; c'est se montrer à soi-même pied à pied le néant du monde, de ses craintes , de ses désirs , de ses espérances , de ses disgrâces , de ses fortunes , de ses travaux ; c'est se convaincre du rien de tout par la courte et rapide durée de toutes ces choses et de la vie des hommes; c'est se rappeler un vif souvenir que nul des heureux du monde ne l'a été , et que la félicité, ni même la tranquillité, ne peut se trouver ici-bas; c'est mettre en évidence que , s'il étoit possible que cette multitude de gens de qui on fait une nécessaire mention avoit pu lire dans l'avenir le succès de leurs peines, de leurs sueurs, de leurs soins, de leurs intrigues.

Page 1