‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 19 sur 374 · INTRODUCTION. XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXXI

gine et la fondation des monarchies de notre Europe, et de celle des Sarrasins, puis des Turcs, enfin la succession des siècles et des règnes, et leurs événements principaux jusqu'à nous? Voilà en gros pour l'histoire générale. Venons mamtenant à ce qui regarde celle du temps et du pays où l'on vit.

Si l'on convient que le scrupule qui retiendroit dans l'entière ignorance de l'histoire générale seroit la plus grossière ineptie , et qui jetteroit dans les inconvénients les plus honteux et les plus lourds , il sera difficile de se persuader qu'aucun scrupule doive ou puisse admettre l'ignorance de l'histoire particulière du temps et du pays où l'on vit, qui est bien plus intéressante que la générale , et qui touche bien autrement l'instruction de notre conduite et de nos mœurs.

J'entends le scrupuleux répondre que l'éloignement des temps et des lieux affranchit la charité en quelque sorte sur les vices de personnages étrangers , reculés , dont on ne connoît ni les personnes ni les races , et à qui il n'est plus d'hommes qui puissent prendre quelque part ; bien différents de ceux de notre pays et de notre âge que nous connoissons tous par leurs noms, parleur condyite,par leurs ramilles, par leurs amis , pour qui on a pu conserver de l'estime , qui même en ont pu mériter par quelques enaroits , et pour qui on fait souvent plus que la perdre par la levée du rideau qui les couvroit.

L'objection n'est pas différente de celle qui a été déjà présentée ; les raisons qui la détruisent ne seront pas différentes aussi des premières dont on s'est servi ; mais pour couper court , ne craignons point le sarcasme, et un sarcasme que j'ai vu très-litléralcment et très-exactement réalisé par des personnes dont le nom et le rang distingué sont parfaitement connus. Ce n'étoit pas scrupule, mais ignorance d'éducation , puis de négligence, et d'abandon au tourbillon du jeu et des plaisirs, au milieu même de la cour. D'où que vienne cette ignorance . sa grossièreté est la même ; revenons à son effet. Quelle surprise de s'entendre demander qui étoit ce Monseigneur qu'on a ouï nommer et dire qu'il étoit mort à Meudon? Qui étoit le père du roi, par où et comment le roi et le roi d'Espagne sont-ils parents? Qu'est-ce que c'étoit que Monsieur ^ et que M. et Mme la duchesse de Berry? De qui feu M. le duc d'Orléans régent étoit-il fils? Quand on en est "là, on peut juger si les notions remontent plus haut , ou descendent aux personnages et aux actions du règne qui ne fait que de passer , et quel abtme de ténèbres sur ce qui précède. Voilà néanmoins l'effet de l'ignorance d'éducation et de tourbillon , qu'il est aisé de réparer par de la conversation et de la lecture , mais qui , fondée sur le scrupule , ne se peut plus guérir. Il est si imbécile , il blesse tellement le bon sens et la raison naturelle , que la démonstration de l'erreur de cette idée se fait tellement de soimême et d'une façon si rapide à la simple exposition, qu'elle efface tout ce qui s'y peut répondre , et tarit tout ce qu on auroit à opposer.

En effet , est-on obligé d'ignorer les Guise , les rois et la cour de- leur temps, de peur d'apprendre leurs horreurs et leurs crimes? les Richelieu et les Mazarin pour ignorer les mouvements que leur ambition a causés, et les vices et les défauts qui se sont déployés dans les cabales et les intrigues de leur temps? Se taira -t-on M. le Prince pour éviter ses révoltes et leurs accompagnements-, M. de Turenne et ses proches pour ne pas voir les plus insignes perfidies les plus immensément récompensées? Et vivant parmi la postérité de ce qui a figure dans ces temps dont je parle , s'exposera-t-on avec le moindre sens à ignorer d'où ils viennent, d'où leur fortune, quels ils sont, et aux t/rossiers et continuels inconvénients qui en résultent? N'aura-ton nulle idée de

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Mme de Montespan et de ses funestes suites , ae peur de savoir les péchés de leur élévation? N'en aura-t-on point aucune de Mme de Mamtenon et du prodige de son règne, de peur des infamies de ses premiers temps , de l'ignominie et des inalheurs de sa grandeur , des maux qui en ont inondé la France ? Il en est de même des personnages qui ont figuré sous ce long règne , et de ses fertiles événements dont le long gouvernement a changé toute l'ancienne face du royaume. Demeurera-t-on , par obligation de conscience , sans oser s'instruire des causes d'une si funeste mutation , dans le scrupule d'y découvrir l'intérêt et les ressorts de ses grands ministres qui , sortis de la boue , se sont faits les seuls existants et ont renversé toutes choses? Enfin se cachera-t-on jusqu'au présent pour ne point voir les désordres personnels d'un régent , les forfaits d'un premier ministre , les barbaries et l'imbécillité du successeur, les faussetés, les bévues, l'ambition sans bornes, les crimes de celui qui vient de passer, dont la jalousie et l'insuffisance plongent aujourd'hui l'Ëtat dans la situation la plus dangereuse , et dans la plus ruineuse confusion? Oui pourroit résister à un problème si insensé, je dis si radicalement impossible? Qui n'en seroit pas révolté ? Ces scrupuleux*persuaderont-ils que Dieu demande ce qui est opposé à lui-même puisqu'il est lumière et vérité, c'est-à-dire que l'on s^veugle en faveur du mensonge, de peur de voir la vérité; qu'il a donné des yeux pour les tenir exactement fermés sur tous les événements et les personnages du monde ; du sens et de la raison , pour n'en faire d'autre usage que de les abrutir, et pour nous rendre pleinement grossiers, .stupides, ridicules, et parfaitement incapables (l'être soufferts parmi les plus charitables même des autres hommes ?

Rendons au Créateur un culte plus raisonnable , et ne mettons point le salut oue le Rédempteur nous a acquis au prix indigne de l'abrutissement absolu , et du parfait impossible. Il est trop bon pour vouloir l'un , et trop juste pour exiger 1 autre. Fuyons la folie des extrémités

3ui n'ont d'issue que les abîmes, et, avec saint Paul, ne craignons pas e mettre notre sagesse sous la mesure de la sobriété, mais de la pousser au delà de ses justes bornes. Servons-nous donc des facultés

Î|u'il a plu à Dieu de nous donner, et ne croyons pas que la charité déende de voir toutes sortes de vérités, et de juger des événements qui arrivent, et de tout ce qui en est l'accompagnement. Nous nous devons pour le moins autant de charité qu'aux autres; nous devons donc nous mslruire pour n'être pas des hébétés, des stupides, des dupes continuelles. Nous ne devons pas craindre, mais chercher à connoître les hommes bons et mauvais pour n'être pas trompés , et sur un sage discernement régler notre conduite et notre commerce , puisque l'une et l'autre est nécessairement avec eux , et dans une réciproque dépendance les uns des autres. Faisons-nous un miroir de cette connoissance pour former et régler nos mœurs , fuir , éviter , abhorrer ce qui doit l'être , aimer , estimer , servir ce qui le mérite , et s'en approcher par l'imitation et par une noble ou samte émulation. Connoissons donc tant que nous pourrons la valeur des gens et le prix des choses; la grande étude est de ne s'y pas méprendre au milieu d'un monde la plupart si soigneusement masqué ; et comprenons que la connoissance est toujours bonne ; mais que le Lien ouïe mal consistent dans l'usage que l'on en fait. C'est là ofi il faut mettre le scrupule , et où la morale chrétienne , l'étendue de la charité, en un mot la loi nouvelle doivent sans cesse éclairer et contenir nos pas, et non pas le jeter sur les connoissances dont on ne peut trop acquérir.

Les mauvais , qui dans ce monde ont déjà tant d'avantages sur les

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bons en auroient un autre bien étrange contre eux , s'il n'étoit pas permis aux bons de les discerner , de les connoître , par conséquent de s'en garer, d'en avertir à même fin, de recueillir ce qu'ils sont, ce qu'ils ont fait à propos des événements de la vie , et , s'ils ont peu ow beaucoup figuré, de les faire passer tels qu'ils sont et qu'ils ont été à la postérité, en lui transmettant l'histoire de leur temps. Et d'autre part, quant à ce monde, les bons seroient bien maltraités de demeurer, comme bêtes brutes , exposés aux mauvais sans connoissance , par conséquent sans défense , et leur vertu enterrée avec eux. Par là toute vérité éteinte, tout exemple inutile, toute instruction impossible, et toute providence restreinte dans la foi, mais anéantie aux yeux des hommes.

Distinguons donc ce que la charité commande d'avec ce qu'elle ne commande pas, et d'avec ce qu'elle ne veut pas commander, parce qu'elle ne veut commander rien de préjudiciable, et que sa lumière ne peut être la mère de l'aveuglement. La charité qui commande d'aimer son prochain comme soi-même décide par cela seul la Question. Par ce commandement elle défend les contentions, les querelles, les injures, les haines , les calomnies , les médisances , les railleries piquantes , les mépris. Tout cela regarde les sentiments intérieurs qu'on doit réprimer en soi-même , et les effets extérieurs de ces choses défendues dans l'exercice du commerce et de la société. Elle défend de nuire et de faire, même de souhaiter , du mal à personne ; mais quelque absolu que paroisse un commandement si étendu, il faut toutefois reconnoftre qu'il a ses bornes et ses exceptions. La même charité , qui impose toutes ces obligations, n'impose pas celle de ne pas voir les choses et les gens tels qu'ils sont. Elle n'ordonne pas, sous prétexte d'aimer les personnes parce que ce sont nos frères, d'aimer en eux leurs défauts, leurs vices , leurs mauvais desseins , leurs crimes ; elle n'ordonne pas de s'y exposer; elle ne défend pas , mais elle veut même qu'on en avertisse ceux qu'ils menacent , même qu'ils regardent , pour qu'ils puissent s'en garantir, et elle ne défend pas de prendre tous les moyens légitimes pour s'en mettre à couvert.

Tout est plein de cette pratique chez les saints les plus révérés , et les plus illustres qui n'ont pas même épargné les découvertes des faits les plus fâcheux m les invectives les plus amères , contre les méchants particuliers dont ils ont eu à se défendre ou qu'ils ont cru devoir décrier; et quand je dis les méchants particuliers , cette expression n'est que pour exclure la généralité vague, montrer qu'ils s'en sont pris aux personnes de leur temps, et quelq^uefois les plus élevées dans l'Église ou dans le monde. La raison de cette conduite est évidente, c'est que la charité n'est destinée que pour le bien , et autant qu'on le peut conserver , pour les personnes ; mais dès qu'elle devient préjudiciable au bien , et qu'il ne s'agit plus que de personnes et de personnes , il est clair qu'elle est due aux bons aux dépens des mauvais , à qui il n'est

fias permis de laisser le champ libre, d^pprimer ni de nuire aux bons, aute de les avertir, de les défendre, de publier autant qu'il le faut, les artifices , les mauvais desseins , la conduite dangereuse , les crimes même des mauvais, qui, si on les laissoit faire, deviendroient les maîtres de toutes leurs entreprises, et réussiroient sûrement, toujours contre les bons , et qui malgré ces secours les accablent si souvent.

De cet éclaircissement il en résulte un autre : c'est que le chrétien à qui la charité défend de mal parler et de nuire à son prochain, et dans toute l'étendue qui vient d'être rapportée, est par elle-même

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