‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 204 sur 374 · MOUVEMENTS ET DISPOSITIONS · texte numérisé non relu

MOUVEMENTS ET DISPOSITIONS

piquet à la gauche. Le meslre de camp de piquet se promenoit toute la nuit d'un bout à l'autre pour voir si tout étoit bien en état. J'étois encore cette campagne de la brigade qui formoit la seconde ligne de la gauche avec le bonhomme Lugny pour brigadier, très-galant homme, de qui je reçus mille honnêtetés , mais qui n'avoit ni l'esprit ni le monde qu'avoit Harlus , qui servoit , cette année , sur les côtes , avec le maréchal de Joyeuse. Le chevalier de Conflans étoit l'autre mestre de camp avec nous. C'étoit un très-bon officier, gaillard et de bonne compagnie, plaisant en liberté, avec de l'esprit, qui savoit fort vivre et dont je m'accommodai fort. Il étoit cadet du marquis de Conflans , mestre de camp général en Catalogne pour le roi d'Espagne , qui lui avoit donné la Toison d'or , et qui le fit , l'année suivante , vice-roi de Navarre et grand d'Espagne de la troisième classe , dont la grandesse périt avec eux comme nos ducs à brevet. Ils étoient ou petits-fils ou fort proches , et de même nom , de ce baron de Batteville ou Vatteville , qui , étant ambassadeur d'Espagne en Angleterre , fit cette insulte pour la préséance au maréchal d'Estrades, ambassadeur de France, qui fit tant de fracas et qui fut suivie de la déclaration solennelle que l'ambassadeur d'Espagne en France eut ordre de faire au roi , de ne plus prétendre en nul lieu de compétence avec lui.

Le prince Louis, supérieur au maréchal de Choiseul et au marquis d'Harcourt joints, de plus de vingt-deux mille hommes, campa deux jours après notre arrivée à une demi-lieue de nous, derrière le village de Musbach , à la vue de nos montagnes , et se mit à ouvrir des chemins dans les leurs. On les vit se donner de grands mouvements pendant plusieurs jours sans qu'on en pût deviner la cause , lorsque , après avoir longé notre front bien des fois , et s'en être approchés tant qu'ils purent pour reconnoître , et avoir cherché inutilement par où pouvoir attaquer, on s'aperçut qu'ils avoient établi des batteries sur des montagnes qui sembloient inaccessibles, d'où ils firent grand bruit de canon. C'étoient trois batteries de gros canon à diverses hauteurs , dont une sur la crête tout au haut, et on distinguoit très-clairement les tentes de trois bataillons qui campoient auprès. Ils occupèrent diverses maisons éparses le long de la montagne , auprès de ce petit château de Hart , le canonnèrent, et firent remuer quelque cavalerie du marquis d'Harcourt incommodée de cette artillerie. Ce petit castel les mit en colère, dont ils ne touchoient que le haut des toits. Ils baissèrent donc une batterie avec laquelle ils y firent une grande brèche; ils y donnèrent quelques assauts sans succès, jusqu'à ce que le brave officier qui y commandoit, se voyant ouvert de toutes parts et sans nulle espérance de pouvoir être secouru , prit le temps d'un assaut plus grand que les précédents pour faire retirer sa garnison par un trou qu'il avoit pratiqué, et sortit le dernier de sa place qu'il avoit bravement défendue six jours durant à la vue des deux armées, et se retira avec ses gens à Neustadt, avec une jambe qu'il se cassa en sortant. Il fut loué et caressé de toute l'armée ; le maréchal lui donna le peu qu'il avoit d'argent, et lui procura une gratification. Il avoit laissé une traînée de poudre où il mit le feu, qui fut fatale ?ux premiers qui se jetèrent dans leur conquête. Cet exploit

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