DE LOUIS DE BADE
achevé , les Impériaux changèrent et augmentèrent leurs batteries et en battirent la porte de Neustadt de notre côté par-dessus la ville, ce qui n'eut d'autre effet que de faire bâter le pas à ceux qui entroient ou sortoient.
Au bout d'un mois ils s'aperçurent si bien de l'inutilité de leur canonnade et de l'impossibilité d'attaquer nos retranchements avec le moindre succès , qu'ils se tournèrent à d'autres moyens pour nous obliger à les abandonner ; ils envoyèrent donc faire des courses sur la Sarre jusque vers Metz , et ils ordonnèrent à Thungen de ne rien oublier pour passer diligemment en Alsace. Sur les avis qu'on en eut, Gobert, excellent brigadier de dragons , fut envoyé avec un gros détachement sur la Sarre , et le marquis d'Huxelles sur le haut Rhin joindre Puysieux avec un régiment de cavalerie, des dragons et de l'infanterie, et Chamilly fut mis à Spire à la place d'Huxelles. Puysieux , lieutenant général et gouverneur d'Huningue, n'avoit presque point d'autres troupes pour la garde du haut Rhin que des compagnies franches du Rhin , un ramas de garnisons et des paysans. Thungen, outre ses ordres, mou roit d'envie de passer et de faire du pis qu'il pourroit, de dépit d'avoir été enlevé tout au commencement de la campagne par un parti d'infanterie qui s'étoit glissé tout contre Mayence, d'où il l'avoit mené à Philippsbourg. 11 avoit fallu payer pour en sortir libre, et cela joint à l'affront l'avoit mis fort en colère; mais il fut observé de si près qu'il ne put jamais tenter le passage. Sur la Sarre, Gobert ne leur donna pas loisir de courir ni de piller, tellement que les Impériaux, sentant enfin qu'une plus longue opiniâtreté ne feroit qu'augmenter leur honte , résolurent de se retirer. Je m'aperçus étant de piquet, et me promenant la nuit le long de nos bivouacs, d'une diminution dans leurs feux ordinaires, qui avec les nôtres faisoient dans ces montagnes et au bas un efTet singulier et tout à fait beau , et le matin nous n'entendîmes point leur canon. Dès qu'il fit un peu clair, j'allai vers nos demi-lunes trouver le maréchal de Choiseul qui s'y promenoit déjà, et nous vîmes qu'ils n'avoient plus ni canon , ni camp , ni personne sur leurs montagnes. Un gros brouillard, qui nous en ôta incontinent la vue, tomba sur les neuf ou dix heures du matin , et nous laissa apercevoir à découvert leur retraite. Ils marchoient en bataille derrière la plaine de Husbach , où ils avoient laissé divers petits pelotons de cavalerie épars , pour nous observer et escarmoucher s'ils étoient suivis. Harcourt vint trouver le maréchal à une batterie élevée où nous étions , et chacun fut fort aise d'être délivré d'un ennemi si peu à craindre dans le poste où nous étions, mais d'ailleurs si importun par la vigilance que demandoit un si proche voisinage. Saint- Frémont, qui se trouvoit de jour, étoit sorti avec quelques gardes ordinaires à la tête du village de Weintzingen sous Neustadt ; il eut envie de se faire valoir à bon marché , et envoya à plusieurs reprises demander quelques troupes au maréchal pour pousser ce qui étoit dans la plaine, dont à la fin ce dernier s'impatienta.
Comme son projet avoit été d'arrêter les ennemis et non d'aller à eux pour les combattre , mais de rompre tous leurs desseins en barrant de la montagne au Rhin, nos inondations étoient faite?, en sorte qu'il n'y
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avoit que deux ouvertures par lesquelles on ne pouvoit sortir qu'un à un. La raison du maréchal fut donc que s'il n'y avoit dans la plaine que ces petits pelotons que nous voyions , ce n'étoit pas la peine d'aller à eux pour leur faire doubler le pas ; que si , au contraire , il y avoit des troupes derrière les haies et ce qui bomoit notre vue , il ne falloit pas exposer Saint-Frémont à être battu sous nos yeux sans pouvoir être secouru et faire ainsi , sans raison , une mauvaise affaire et honteuse , d'une bonne , puisque les ennemis se retiroient sans avoir pu exécuter quoi que ce soit. Saint-Frémont, qui avoit aussi ses souterrains et qui étçit ami du marquis d'Harcourt , ne laissa pas d'être accusé d'avoir écrit : qu'il n'avoit tenu qu'au maréchal de Ghoiseul de battre l'arrièregarde des ennemis , sans qu'il eût pu le lui persuader. Les ennemis avoient retiré leurs postes le long du ruisseau et des inondations qui n'étoient qu'à une portée de carabine des nôtres , toute la nuit précédente en grand silence, et y avoient laissé leurs feux tant qu'ils avoient pu durer, et en même temps retiré tout ce qu'ils avoient de canons en batteries; et l'artillerie qui n'y étoit pas et leurs bagages, [ils] les avoient fait passer à Worms avec quelque peu de troupes sur leur pont de bateaux qu'ils défirent aussitôt après. Leur armée marcha fort vite à Mayence où elle repassa le Rhin , dédaigna de prendre Eberbourg et Kirn , deux bons châteaux qu'il ne tenoit qu'à eux de prendre , et se mit aussitôt après en quartier de fourrage , non sans force querelles entre les généraux , enragés d'avoir tant éclaté en menaces et en grands projets et de n'avoir pu rien exécuter. Cela fut uniquement dû à la capacité et à la fermeté tout ensemble du maréchal de Choiseul , qui laissa tonner la cour, crier ses premiers officiers généraux, intriguer M. d'Harcourt, sans s'ébranler en aucune sorte.
Le lendemain de cette retraite , nous fûmes voir leurs camps et leurs travaux , et nous admirâmes les peines qu'ils eurent sans doute à guinder leur canon si haut, et le reste de leurs ouvrages qui nous parurent prodigieux. Les fourrages leur manquoient , ils tiroient de fort loin leurs vivres , tout enfin les avoit obligés à la retraite. Le maréchal avoit gardé toutes les lettres du marquis d'Harcourt et la copie de ses réponses. H avoit mis un petit commentaire concis et fort, en marge, vis-à-vis des endroits qui le demandoient et avoit envoyé tout cela au roi dans un grand cahier.
N'y ayant plus rien à faire et les troupes allant dans leurs quartiers de fourrage, je voulus m'en aller à Paris. Le mois d'octobre étoit fort avancé, Mme de Saint-Simon avoit perdu M. Frémont, père de Mme la maréchale de Lorges , et elle étoit en même temps heureusement accouchée de ma fille le 8 septembre. Le maréchal me le permit; il m'avoit traité avec tant de politesse et d'attention que je m'attachai à lui , et qu'il me donna enfin sa confiance , dont à mon âge je me sentis fort honoré. Je savois tout ce qui s'étoit passé entre le marquis d'Harcourt et lui , et il m'avoit montré ce cahier qu'il avoit envoyé au roi. Il me pria de conter tous ces détails au duc de Beauvilliers en arrivant , et de l'engager à le servir, ce que j'exécutai tout à fait à la satisfaction du maréchal.