‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 207 sur 374 · PRÉTENTION DU COMTE DE BRIONNE · texte numérisé non relu

PRÉTENTION DU COMTE DE BRIONNE

aucun ministre étranger n'avoit obtenue , et qui ne fut communiquée à aucun.

La maison de la princesse s'étoit arrêtée près de trois semaines à Lyon , en attendant qu'elle fût à portée du pont Beauvoisin , où elle la fut recevoir. Elle y arriva de bonne heure, le mardi 16 octobre, accompagnée de la princesse de La Cisterne et de Mme de Noyers. Le marquis de Dronero étoit chargé de toute la conduite, auquel, ainsi qu'aux officiers et aux femmes de sa suite , il fut distribué beaucoup de beaux présents de la part du roi. Elle se reposa dans une maison qui lui avoit été préparée du côté de Savoie et s'y para. Elle vint ensuite au pont, qui tout entier est de France, à l'entrée duquel elle fut reçue par sa nouvelle maison et conduite au logis du côté de France qui lui avoit été préparé. Elle y coucha , et le surlendemain elle se sépara de toute sa maison italienne sans verser une larme , et ne fut suivie d'aucun que d'une seule femme de chambre et d'un médecin qui ne devoit pas demeurer en France , et qui en effet furent bientôt renvoyés.

Avant de passer outre , il ne faut pas oublier deux choses qui arrivèrent en ce lieu , dont l'une fut cause du séjour que la princesse y fit. Le comte de Brionne , chargé au nom du roi de recevoir la princesse du marquis de Dronero qui la livroit au nom de M. de Savoie , prétendit être traité d'Altesse dans l'instrument de la remise où le duc de Savoie étoit traité d'Altesse royale ; et il s'y opiniâtra si bien , quoi qu'on pût lui dire des deux côtés, que le marquis de Dronero, pour ne point arrêter plus longtemps la princesse , ôta l'Altesse des deux côtés en évitant de faire mention expresse de M. le duc de Savoie, Ce prince fut extrêmement offensé quand il apprit la difficulté du comte de Brionne, et le roi le trouva aussi fort mauvais , mais la chose étoit faite et terminée , et il ne s'en parla plus.

L'autre chose qui y arriva fut par un courrier du roi par lequel il arriva un ordre de traiter la princesse en tout comme fille de France , et comme ayant déjà épousé Mgr le duc de Bourgogne. L'embarras de son rang avec tout le monde engagea Monsieur à en prier le roi , les princes et princesses du sang à le désirer, et le roi à le faire. Ce courrier arriva sur le point de l'arrivée de la princesse, de manière qu'elle ne baisa que la duchesse du Lude et le comte de Brionne, et qu'il n'y eut que la duchesse du Lude assise devant elle. Par toutes les villes où elle passa , elle fut reçue comme duchesse de Bourgogne , et aux jours de séjour aux grandes villes , elle dîna en public servie par la duchesse du Lude; excepté les repas de séjour, ses dames mangèrent toujours avec elle. Elle marcha à petites journées.

Le dimanche 4 novembre , le roi , Monseigneur et Monsieur allèrent séparément à Montargis au-devant de la princesse , qui y arriva à six heures du soir, et fut reçue par le roi à la portière de son carrosse. Il la mena dans l'appartement qui lui étoit destiné dans la même maison de la ville où le roi étoit logé , puis lui présenta Monseigneur , Monsieur et M. le duc de Chartres. Tout ce qui fut rapporté des gentillesses et des flatteries pleines d'esprit , et du peu d'embarras , et avec cela de l'air mesuré et des manières respectueuses delà princesse, surprit infiniment

Page 1