‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 212 sur 374 · HARLAY ET LE DUC DE CHAULNES · texte numérisé non relu

HARLAY ET LE DUC DE CHAULNES

ces intrigues, Harlay vint de Versailles descendre chez sa dame qui trouva son récit si important, qu'elle exigea de lui de mettre par écrit toute sa découverte , tandis qu'elle écriroit à part à Pontchartrain pour ne lui pas envoyer un volume sous la même enveloppe. Harlay étoit las, il fallut obéir et écrire chez cette femme : l'écriture fut longue et détaillée. Le cabasset s'échauffa , sa tète se remplit du nom de M. de Chaulnes , tellement et si bien qu'il cachette sa lettre , met le dessus à M. de Chaulnes au lieu de M. de Pontchartrain , et comme il étoit jour de poste et que l'heure pressoit, s'en va et la donne à un laquais pour la mettre à la poste , et se couche très-fatigué. On peut juger de la surprise de M. de Chaulnes qui connoissoit parfaitement l'écriture de M. d'Harlay, sur l'amitié intime et le secours duquel il comptoit en toute confiance et personnellement et par rapport au chancelier , quand il se vit trahi de la sorte , et la douleur de Pontchartrain de ne point recevoir les avis importants d'Harlay , annoncés par la lettre de son amie. Ils ne surent ce que la lettre étoit devenue , mais Harlay se souvint de sa méprise , fut outré , mais n'osa en avertir.

Le voilà dans une peine étrange de la juste colère de M. de Chaulnes et de l'usage qu'il feroit de sa trahison. Il se voyoit perdu auprès de son beau-père, et pour le monde dans un prédicament à le noyer, et en même temps bien ridicule à son ûge. Son parti fut le silence et d'attendre la bombe. M. de Chaulnes, de son côté, sut profiter d'une si lourde méprise , et ne sut pas moins n'en faire aucun semblant. Harlay aux écoutes trembloit à chaque ordinaire de Bretagne, et respiroit jusqu'au suivant; mais il transit lorsqu'il sut M. de Chaulnes en chemin de Paris.

Il avoit accoutumé , les premiers jours de ses retours à Paris , de donner à dîner au chancelier et à sa famille avec quelques amis les plus particuliers. Jusque-là Harlay avoit caracolé pour éviter partout M. de Chaulnes et pour l'aller chercher chez lui, lorsqu'il s'étoit bien assuré de ne le trouver pas. Mais le cœur lui battoit du dîner, s'il en seroit prié à l'ordinaire, s'il iroit étant prié, et s'il y alloit, ce qu'il y deviendroit, et quelle scène il y pcurroit essuyer devant son beau-père. Il y fut prié , et il y alla comme un homme qu'on mène à la potence. M. de Chaulnes avoit malicieusement fait tomber ce dîner à un jour d'ordinaire de Bretagne. La compagnie arrive , est reçue avec l'amitié ordinaire, mais pas un mot à M. d'Harlay. Vers le moment de servir, M. de Chaulnes regarde sa pendule; se tourne au chancelier, lui dit qu'on va dîner, qu'il est jour d'ordinaire de Bretagne, que toutes ses lettres sont faites, mais qu'il lui demande la permission de passer un demi-quart d'heure dans son cabinet , parce que sa coutume est toujours de les voir lui-même fermer , et regardant Harlay entre deux yeux , et mettre le dessus à ses lettres pour éviter les méprises qui arrivent quelquefois , et qui peuvent être fâcheuses , et tout de suite en souriant et toujours regardant Harlay , va dans son cabinet. Harlay , à ce qu'il a dit depuis à Valincourt, qui me l'a conté, pensa évanouir, et se trouva effectivement assez mal pour le craindre ; il le cacha pourtant , à quoi sa naturelle pâleur de mort le servit bien, Le maître d'Lôlel vint

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avertir H. de Cbaulnes , qui rioit dans son cabinet et s'épanouissoit de sa vengeance, sortit, fit passer le chancelier et les dames, prit Harlay par la main, et souriant toujours : « Allons, monsieur, et buvons ensemble : voilà comme je sais me venger. » A ces mots l'autre pensa fondre; il ne put répondre une parole; il dîna mal, trouva qu'on dînoit longtemps , et disparut dès qu'il le put sans trop d'affectation. Jamais il n'en a été question depuis de la part de M. de Cbaulnes , et Harlay ne sachant plus que devenir avec un homme si offensé et si trahi , et en même temps si sage, si modéré, si maître de soi-même, il en pensa mourir de honte et de douleur. De ces deux plénipotentiaires il y a loin en soi , et avec le même duc de Cbaulnes.

Caillières fut enfin déclaré le troisième. C'étoit un Normand attaché en sa jeunesse à MM. de Matignon, pour qui il conserva toute sa vie beaucoup de respect et de mesure. Son père avoit été à eux. Il avoit beaucoup de lettres , beaucoup d'esprit d'affaires et de ressources, et fort sobre et laborieux , extrêmement sûr et honnête homme. Je ne sais qui le produisit pour aller secrètement en Pologne, lorsqu'il y fut question de l'élection du comte de Saint-Paul. Il s'y conduisit fort bien , et y lia une grande amitié avec Morstein, grand trésorier de Pologne, qui étoit fort françois , et avoit fort travaillé pour l'élection du comte de Saint- Paul , qui ne manqua que par la mort de ce candidat , tué au passage du Rhin. Caillières, qui se trouvoit bien de Morstein, demeura aveo lui , et comme ce sénateur étoit tout françois , son témoignage fit employer Caillières , tout porté sur les lieux , en plusieurs négociations obscures dans le Nord, et même en Hollande. On fut content du compte qu'il en vint rendre plusieurs fois , et il s'acquit plusieurs amis partout où il avoit été. Morstein , s'étant brouillé en Pologne jusqu'à craindre pour sa liberté et pour sa vie, avoit, dans l'appréhension de l'orage naissant , fait passer de gros fonds en France , et les y suivit avec Caillières quand il crut qu'il en étoit temps. 11 s'établit à Paris en homme fort riche, et logea son ami avec lui. Il n'avoit qu'un fils dont j'ai parlé sur le siège de Namur, où il fut tué. Le père avoit acquis de grandes terres , entre autres celles de la maison de Vitry , et cherchoit à appuyer son fils d'une grande alliance. M. de Chevreuse , plus touché de la grande raison de sans dot, dans le mauvais état de ses affaires, que du désagrément de prendre un proscrit de Pologne tombé ici des nues pour gendre , en écouta volontiers la proposition. Caillières en fut le négociateur pour Morstein , et comme celui-ci étoit détaché de toute autre chose que de l'alliance , l'affaire fut bientôt conclue et Caillières s'acquit les bonnes grâces de M. de Chevreuse. La mort du fils, puis du père , suivirent d'assez près le mariage. Caillières se livra à la protection de M. de Chevreuse, à qui il plut par ses lettres et par son esprit d'affaires et de raisonnement, et par le soin qu'il prit des affaires des deux filles que son gendre avoit laissées.

C'étoit la vie et l'occupation de Caillières, lorsque le hasard lui fit rencontrer dans les rues de Paris un marchand hollandois fort de ses amis et fort accrédité dans son pays, venu à Paris pour des affaires de prises et de négoces -, ils renouvelèrent connoissance et amitié , parlèrent

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