‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 219 sur 374 · CAUMARTIN CONSEILLER D'ÉTAT · texte numérisé non relu

CAUMARTIN CONSEILLER D'ÉTAT

proche parent et ami particulier de Pontchartrain , qui s'en servit trèsprincipalement dans l'administration des finances, dont il étoit l'un des intendants. C'étoit un grand homme, beau et très-bien fait, fort capable dans son métier de robe et de finance, qui savoit tout, en histoire, en généalogies, en anecdotes de cour, avec une mémoire qui n'oublioit rien de ce qu'il avoit vu ou lu, jusqu'à en citer les pages sur-le-champ, dans la conversation. Il étoit fort du grand monde, avec beaucoup d'esprit , et il étoit obligeant , et au fond honnête homme. Mais sa figure, la confiance de Pontchartrain et la cour, l'avoient gâté. 11 étoit glorieux, quoique respectueux, avoit tous les grands airs qui le faisoient moquer et haïr encore de ceux qui ne le connoissoient pas : en un mot, il portoit sous son manteau toute la fatuité que le maréchal de Villeroy étaloit sous son baudrier. C'est le premier homme de robe qui ait hasardé le velours et la soie : on s'en moqua extrêmement, et [il] ne fut imité de personne.

11 prétendit une séance qui forma un procès que je rapporterai tout de suite. Les intendants des finances , qui ne sont pas conseillers d'Etat, entrent en manteau court au conseil des parties, et y ont séance du jour de leurs provisions d'intendances des finances, et la conservent au-dessus des conseillers d'État, qui ne le deviennent que depuis que les intendants des finances ont acheté leurs charges. Sur ce fondement, Caumartin, devenu conseiller d'État, prétendit précéder ceux-là, parce qu'il les avoit toujours précédés. Eux prétendoient que les intendants des finances, qui n'étoient point conseillers d'État, n'étoient point du conseil , quoique avec séance et voix ; et en donnoient pour preuves qu'ils n'y étoient ni comme maîtres des requêtes , ni comme conseillers d'État, dont ils ne portoient pas ni l'une ni l'autre robe, et concluoient que leur séance et voix n'étant que d'honneur, pour décorer leurs charges , et ne les incorporant point dans le conseil , ils en dévoient prendre la queue, quand , à proprement parler, ils venoient à y entrer comme membres, et à être faits conseillers d'État, dont alors seulement ils revêtoient la robe et quittoient le manteau. La chose portoit directement sur Phélypeaux , frère de Pontchartrain , qui se trouvoit le premier et le plus ancien des conseillers d'État faits depuis que Caumartin étoit intendant des finances. Pontchartrain l'aimoit beaucoup , et ils vivoient parfaitement en frères, et y ont toujours vécu. Toutefois la cause financière de Caumartin l'emporta dans l'esprit de Pontchartrain , qui lui fit gagner son procès devant le roi, où l'affaire fut rapportée, qui fit un règlement pour l'avenir. Les conseillers d'État en furent fort fâchés , et Phélypeaux en dit son avis à son frère , mais sans qu'ils s'en soient refroidis.

La Reynie , conseiller d'État si connu pour avoir tiré , le premier , U charge de lieutenant de police de Paris de son bas état naturel , pour en faire une sorte de ministère, et fort important par la confiance directe du roi , les relations continuelles avec la cour . et le nombre des choses dont il se mêle , et où il peut servir ou nuire infiniment aux gens les plus considérables , et en mille manières , obtint enfin , & quatre-vingts ans , la permission de quitter un si pénible emploi qu'il

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