‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 224 sur 374 · MARIAGE DU FILS DE PONTCHARTRAIN · texte numérisé non relu

MARIAGE DU FILS DE PONTCHARTRAIN

mettoient tout à Tuaisson ne lui étoient point du tout désagréables en eux-mêmes. Ce fut sur une autre nièce des maréchaux de Duras et de Lorges, mais celle-là, fille de leur sœur et de la maison de La Rochefoucauld, qu'il jeta les yeux. Elle étoit sœur des comtes de Roucy et de Blansac et des chevaliers de Roye et de Roucy , et elle étoit élevée dans l'abbaye de Notre-Dame à Soissons. Ils étoient la troisième génération de Charles de La Rochefoucauld, fils du comte de La Rochefoucauld, qui fut tué à la Saint-Barthélemy , et de sa deuxième femme Charlotte de Roye, comtesse de Roucy, sœur de la princesse de Condé, première femme du prince de Condé , tué à la bataille de Jarnac. Toute cette branche de La Rochefoucauld-Roye étoit huguenote. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, le comte de Roye , père de celle dont il s'agit et sa femme se retirèrent en Danemark, où, comme il étoit lieutenant général en France, il fut fait grand maréchal et commanda toutes les troupes. C'étoit en 1683, et en 1686 il fut fait chevalier de l'Ëléphant. IL étoit là très-grandement étabti , et lui et la comtesse de Roye sur un grand pied de considération.

Ces rois du Nord mangent ordinairement avec du monde , et le comte et la comtesse de Roye avoient très-souvent l'honneur d'être retenus à leur table avec leur fille , Mlle de Roye. Il arriva à un dîner que la comtesse de Roye, frappée de l'étrange figure de la reine de Danemark, se tourna à sa fille , et lui demanda si elle ne irouvoit pas que la reine ressembloit à Mme Panache comme deux gouttes d'eau. Quoiqu'elle l'eût dit en françois, il arriva qu'elle n'avoit pas parlé assez bas, et que la reine qui l'entendit lui demanda ce que c'étoit que cette Mme Panache. La comtesse de Roye, dans sa surprise, lui répondit que c'étoit une dame de la cour de France qui étoit fort aimable. La reine qui avoitvu sa surprise n'en fit pas semblant , mais , inquiète de la comparaison , elle écrivit à Mayereron, envoyé de Danemark à Paris, et qui y étoit depuis quelques années, de lui mander ce que c'étoit que Mme Panache, sa figure, son âge , sa condition , et sur quel pied elle étoit à la cour de France, et que surtout elle vouloit absolument n'être pas trompée et en être informée au juste. Mayereron, à son tour, fut dans un grand étonnement. Il manda à la reine qu'il ne comprenoit pas par où le nom de Mme Panache étoit allé jusqu'à elle, beaucoup moins la sérieuse curiosité qu'elle lui marquoit d'être informée d'elle exactement; que Mme Panache étoit une petite et fort vieille créature avec des lippes et des yeux éraillés à y faire mal à ceux qui la regardoient , une espèce de gueuse, qui s'étoit introduite à la cour sur le pied d'une manière de folle , qui étoit tantôt au souper du roi , tantôt au dîner de Monseigneur et de Mme la Dauphine ou à celui de Monsieur à Versailles ou à Paris, où chacun se divertissoit à la mettre en colère, et qui chantoit pouille aux gens à ces dîners-là pour faire rire, mais quelquefois fort sérieusement et avec des injures qui embarrassoient et qui divertissoient encore plus ces princes et ces princesses qui lui emplissoient ses poches de viandes et de ragoûts dont la sauce découloit tout du long de ses jupes, et que les uns lui donnoient une pistole ou un écu, et les autres des chiquenaudes et des croquigaoles dont elle entroit en furie , parce

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qu'avec ses yeux pleins de chassie, elle ne voyoit pas au bout de son nez, ni qui l'avoit frappée, et que c'étoit le passe-temps de la cour.

A cette réponse la reine de Danemark se sentit si piquée qu'elle ne put plus souffrir la comtesse de Roye, et qu'elle en demanda justice au roi son mari. Il trouva bien mauvais que des étrangers qu'il avoit comblés des premières charges et des promiers honneurs de sa cour avec de grosses pensions , se moquassent d'eux d'une manière si cruelle. II se trouva des seigneurs du pays et des ministres jaloux de la fortune et du grand établissement dont le comte de Roye jouissoit, tellement que la reine obtint que le roi le remercieroit et lui feroit dire de se retirer. Il Be put conjurer l'orage : il vint avec sa famille à Hambourg, en attendant qu'il sût ce qu'il pourroit devenir; et à la révolution d'Angleterre il y passa, c'est-à-dire quelques mois devant. Le roi Jacques, qui y étoit encore , le fit comte de Lifford , et pair d'Irlande , dont un fils qui l'avoit suivi prit le nom.

Le comte de Roye étqit donc à Londres avec un fils et deux filles et le comte de Feversham , frère de sa femme , chevalier de la Jarretière et capitaine des gardes du corps. A la révolution ils ne se mêlèrent de rien; et [il] a passé dix-huit ans en Angleterre sans charge et sans service, et mourut aux eaux de Balh en 1690. Ses autres enfants étoient demeurés en France; on les avoit mis dans le service après leur avoir fait faire abjuration , et les autres dans des collèges ou dans des couvents. Le roi leur donna des pensions , et M. de La Rochefoucauld avec MM. de Duras et de Lorges leur servirent de pères.

Ce fut donc principalement avec M. le maréchal de Lorges, qui aimoit extrêmement la comtesse de Roye , que le mariage se traita. On compta que la fille n'avoit rien et n'auroit jamais grand'chose; ce fut ce qui y détermina, et ce qui, joint au solide du ministè-e, apprivoisa la roguerie de M. de La Rochefoucauld. La comtesse de Roucy surtout fut transportée d'un mariage dont elle comptoit bien tirer un grand parti par la considération, et mieux encore par les affaires pécuniaires auxquelles dans la suite elle ne s'épargna pas. Les Pontchartrain furent transportés d'aise. Le contrôleur général alla chez toute la parenté, et ils ne firent point la petite bouche de l'honneur qu'ils recevoient de cette alliance. La comtesse de Roucy alla chercher sa belle-sœur à Soissons, et le mariage se fit à petit bruit k Versailles dans la chapelle , à minuit, par l'évêque de Soissons, Brûlard. Outre le présent ordinaire du roi à ces mariages des ministres, il ajouta six mille livres de pension aux quatre que la mariée avoit déjà , et donna cinquante mille écus à Pontchartrain , qui fit appeler son fils le comte de Maurepas. Près de quatre millions que le chevalier des Augers et un armateur prirent en ce temps-là sur les Espagnols, mirent en bonne humeur à propos pour cette libéralité.

Le comte d'Egmont, dernier de cette grande et illustre maison, avoit quitté la Flandre depuis peu et pris le service de France. Il épousa Mlle de Cosnac , nièce de l'archevêque d'Aix , qui demeuroit chez la duchesse de Bracciano dont elle étoit aussi parente , et le roi , par grâce ,

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