‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 228 sur 374 · AVEC LE CARDINAL DE BOUILLON · texte numérisé non relu

AVEC LE CARDINAL DE BOUILLON

dant depuis nombre d'années , et se reprenoit par élans avec une aigreur extrême et jusqu'aux injures, jusque-là que les Bouillon avoient reproché aux Noailles dans les écritures du procès qu'un Noailles avoit été domestique d'un vicomte de Turenne de leur maison. C'étoit avec un dépit extrême qu'ils voyoient briller les Noailles dans la splendeur des dignités , des charges, des emplois et du crédit, et ce fut avec rage que le cardinal de Bouillon vit arriver M. de Châlcns à l'archevêché de Paris, où il avoit tâché inutilement d'atteindre autrefois, et devenir incessamment son confrère par le cardinalat. Les mêmes Bouillon n'étoient pas moins ennemis des Tellier. M. de Louvois, brouillé à l'excès avec M. de Turenne, et diverses fois humilié sous son poids, l'avoit rendu depuis à toute sa famille, et jusqu'à MM. de Duras ses neveux, et l'inimitié s'étoit perpétuée. M, de Reims, dans ce grand siège, étoit d'autant plus odieux au cardinal de Bouillon qu'il n'avoit pu afToiblir son crédit et sa considération. Le savoir éminent de M. de Meaux, l'autorité qu'il lui avoit acquise sur tout le clergé et dans toutes les écoles, ses privances avec le roi , sa considération , son estime et sa réputation au dedans et au dehors , tout cela piquoit l'émulation et l'orgueil du cardinal, et lui donnoit un désir extrême de lui voir tomber une flétrissure; enfin le crédit que M. de Chartres commençoit à prendre sur le roi à la faveur de cette affaire, porté par son intimité avec Mme de Maintenon, étoit insupportable à un homme qui vouloit tout, et qui, dédaignant de regarder cet évêque que comme un cuistre violet, se trouvoit néanmoins obligé à des égards et à des ménagements qui l'outroient. Toutes ces choses ensemble étoient plus qu'il n'en falioit pour enflammer le cardinal de Bouillon, et pour lui faire entreprendre et porter la cause de M. de Cambrai autant et plus que la sienne propre. Je me suis étendu sur ces motifs parce que sans cette connoissance on n'en pourroit comprendre les suites.

M. de Cambrai ne put soutenir en face le triste succès de son livre, qui ne trouva de louanges que dans le Journal des savants qu'un calviniste faisoit en Hollande. Il partit pour son diocèse, où il alloit de temps en temps , et partit brusquement; mais aussitôt après, il tomba malade ou le fit, et pour demeurer plus près de ses amis, se relaissa chez Malezieux , son ami , et domestique gouvernant tout chez M. et Mme du Maine , où il ne fut qu'à six lieues de Versailles. Cependant les jésuites se trouvèrent embarrassés. Outre leur liaison intime et de tout temps avec le cardinal de Bouillon , et la leur bien affermie avec M. de Cambrai , ils haïssoient aussi ses adversaires ; M. de Meaux , parce qu'il ne favorisoit ni leur doctrine ni leur morale, que son crédit les contenoit, et que son savoir et sa réputation les accabloient; M. de Paris, par les mêmes raisons de doctrine et de morale, mais ils frémissoient de plus de ce qu'il étoit devenu archevêque de Paris sans eux , et comme malgré eux; M. de Chartres, parce qu'ils haïssoient et envioient la faveur de Saint-Sulpice , quoique sur Rome et d'autres points dans les mêmes sentiments, mais la jalousie détruisoit toute union, et de plus ils sentoient déjà le crédit que ce prélat prenoit dans la distribution des bénéfices, et c'étoit leur partie la plus sensible que d'en disposer seuls; M. de Saiht-Simon I 12

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