DE M. DE CAMBRAI
donc le dégoût de ne recevoir de louanges de personne, et de remercîments de fort peu, et de pur compliment; et les connoisseurs crurent y trouver, sous ce langage barbare, un pur quiétisme. délié, aniné, épuré de toute ordure, séparé du grossier, mais qui sautoit aux yeux, et avec cela des subtilités fort nouvelles et fort difficiles à se laisser entendre et bien plus à pratiquer. Je rapporte non pas mon jugement, comme on peut croire, de ce qui me passe de si loin, mais ce qui s'en dit alors partout; et on ne parloit d'autres choses, jusque chez les dames; à propos de quoi on renouvela ce mot échappé à Mme de Sévigné lors de la chaleur des disputes sur la grâce : « Épaississez-moi un peu la religion, qui s'évapore toute à force d'être subtilisée. »
Ce livre choqua fort tout le monde : les ignorants parce qu'ils n'y entendoient rien; les autres par la difficulté à le comprendre, à le suivre et à se faire un langage barbare et inconnu ; les prélats opposés à l'auteur par le ton de maître sur le vrai et le faux des maximes, et par ce qu'ils crurent apercevoir de vicieux dans celles qu'il donnoit pour vraies. Le roi surtout et Mme de Maintenon , fort prévenus, en furent extrêmement mal contents , et trouvèrent extrêmement mauvais que M. de Chevreuse eût fait le personnage de correcteur d'imprimerie, et que M. de Beauvilliers se fût chargé de le présenter au roi en particulier, sans en avoir rien dit à Mme de Maintenon. et M. de Cambrai à la cour qui le pouvoit bien faire lui-même. Il craignit peut-être une mauvaise réception devant le monde et en chargea M. de Beauvilliers qui avoit des temps plus familiers et seul avec le roi, pour faire mieux recevoir son livre par la considération du duc, ou cacher au monde s'il éloit mal reçu; mais ces messieurs, enchantés par les grâces et par la spiritualité du prélat, s'aliénèrent entièrement Mme de Maintenon par ces démarches : l'un en se faisant le coopérateur public . par une fonction si au-dessous de lui , d'un ouvrage qu'elle ne pouvoit agréer après avoir pris si hautement le parti contraire; l'autre en lui marquant une défiance et une indépendance d'elle , qui la blessa plus que tout, et qui la fit résoudre à travailler à les perdre tous deux.
Parmi ces mouvements de doctrine et d'écrits, M. de Cambrai avoit songé à de plus forts secours. Ami des jésuites, il se les étoit attachés, et ils étoient à lui en corps et en groupes, à la réserve de quelques particuliers plus considérables par leur mérite que par leur poids et par leur influence dans les secrets, la conduite et le gouvernement intérieur de leur compagnie. Il se voyoit sans ressource en France , avec les premiers prélats en savoir, en piété, en crédit contre lui, qui, ayant la :our déclarée pour eux, mèneroient tous les autres évêques. Il songea lonc à porter son affaire à Rome où il espéra tout par une démarche si :ontraire à nos mœurs et si agréable à cette cour, qui affecte les preniers jugements, et que toute dispute un peu considérable soit d'abord )ortée devant elle sans être d'abord jugée sur les lieux. Il y compta sur e crédit des jésuites, et la conjoncture lui présenta une autre protection lont il ne manqua pas de s'assurer.
Le cardinal de Janson étoit depuis six ou sept ans à Rome; il y avoit rès-dignement et très-utilement servi : il voulut enfin revenir. Le car-
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dinal de Bouillon n'avoit pas moins d'envie de l'y aller relever. La frasque ridicule qu'il avoit faite sur cette terre du dauphiné d'Auvergne et d'autres encore , avoient diminué sa considération et mortifié sa vanité. Il Touloit une absence, et une absence causée et chargée d'affaires, pour revenir après sur un meilleur pied. Il n'y avoit plus que deux cardinaux devant lui, et il falloit être à Rome, à la mort du doyen, pour recueillir le décanat du sacré collège. M. de Cambrai s'étoit lié d'avance avec lui, et l'intérêt commun avoit rendu cette liaison facile et sûre. Le cardinal voyoit alors ce prélat dans les particuliers intimes de Mme de Maintenon , et maître de l'esprit des ducs de Chevreuse et de Beauvilliers qui étoient dans la faveur et dans la confiance la plus déclarée. Bouillon et Cambrai étoient aux jésuites, les jésuites à eux, et le prélat , dont les vues étoient vastes , comptoit de se servir utilement du cardinal, et à la cour et à Rome. Son crédit à la cour tombé, celui de ses amis fort obscurci , l'amitié du cardinal lui devint plus nécessaire. Ce dernier leur avoit l'obligation d'avoir vaincu la répugnance du roi pour l'envoyer relever le cardinal de Janson , et celle encore de lui avoir obtenu l'agrément et la protection du roi pour faire élire l'abbé d'Auvergne, son neveu, coadjuteur de son abbaye de Cluny. C'étoit avoir pris l'orgueil, qui gouvernoit uniquement le cardinal, par l'endroit la plus sensible. Il ne se démentit donc point à leur égard lorsqu'il vit leur crédit en désarroi, et il espéra les remettre en selle par le jugement qu'il se promettoit de faire rendre à Rome. Tout l'animoit en ce dessein , le fruit d'un si grand service, et on prétendit que le marché entre eux étoit fait, mais à l'insu des ducs, que le crédit de l'un feroit l'autre cardinal en lui faisant gagner sa cause, et que le crédit de celui-ci relevé par sa victoire et sa pourpre, seroit tel en soi et sur les deux ducs, à qui il seroit alors temps de parler et sur lesquels il pouvoit tout, qu'ils feroient entrer le cardinal de Bouillon dans le conseil, d'où Bouillon ne se promettoit pas moins que de s'élever à la place de premier ministre.
Ce dernier point du conseil n'étoit pas à beaucoup près si aisé à imaginer raisonnablement que les espérances de Rome. Le roi n'avoit jamais mis d'ecclésiastique dans son conseil, et il étoit trop jaloux de son autorité et de sembler tout faire, pour se résoudre jamais à un premier ministre; mais Bouillon étoit l'homme le plus chimérique qui ait vécu en nos jours, et le plus susceptible des chimères les plus folles en fa- Teur de sa vanité , dont toute sa vie a été la preuve. Un peu de sens auroit pu lui découvrir qu'indépendamment de la difficulté du côté du roi il n'étoit pas sûr que, si ses amis les eussent pu vaincre, c'eût été à son profit, et que M. de Cambrai n'eût pas mieux aimé prendre pour soi ce qu'il eût pu procurer à un autre; mais, outre ces chimères, le cardinal de Bouillon haïssoit personnellement les adversaires de M. de Cambrai , et auroit peut-être plus que lui encore triomphé de leur condamnation.
Les Bouillon et les Noailles étoient ennemis de tous les temps. Les principales terres des Noailles étoient dans la vicomte de Turenne. Ce joug leur étoit odieux . ils le vouloient secouer. Le procès en étoit pen-