‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 231 sur 374 · MAXIMES DES SAINTS · texte numérisé non relu

MAXIMES DES SAINTS

cour, des volontés de laquelle il étoit esclave. Lui et M. de La Rochefoucauld étoient enfants du frère et de la sœur; et Mme de Sillery, sa mère, qui n'avoit rien eu en mariage, et dont les affaires étoient ruinées, vivoit depuis longues années à Liancourt, chez M. de La Rochefoucauld. L'union étoit donc grande entre eux , et M. de La Rochefoucauld, le plus envieux des hommes, ne pouvoit souffrir les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers , dont le crédit et les places du dernier le désoloient, et dont la chute faisoit tous les désirs. Amiens, auparavant l'abbé de Brou et aumdnier du roi , étoit très-savant , mais ami intime de M. de Meaux, et pensant comme lui en tout genre de doctrine: c'étoit d'ailleurs un homme extrêmement aimable , fort rompu au monde , goûté et recherché , mais un saint évéque , tout appliqué à son étude et à son diocèse, dont il ne sortoit que le moins qu'il pouvoit, et qui y donnoit tout aux pauvres.

Je ne puis me passer de raconter ici un trait qui en deux mots le fera connoitre. Le scrupule le prit de son entrée dans l'épiscopat; et, après y avoir bien réfléchi, il fut trouver le P. de La Chaise, à qui il dit qu'il n'avoit acheté une charge d'aumônier du roi que dans l'esprit de se faire évoque-, que c'étoit là une intrusion; qu'il lui apportoit sa démission pure et simple ; qu'il ne demandoit point d'abbaye en quittant un évêché dans lequel il étoit mal entré , et qu'il le prioit de porter sa démission au roi et de lui faire nommer un successeur. Le P. de La Chaise admira sa délicatesse, et refusa sa démission. Ils disputèrent et se séparèrent ainsi. Quelques mois après, M. d'Amiens lui rapporta sa démission , et voyant que ce seroit avec le même succès de la première fois, il lui déclara que, s'il ne vouloit pas s'en charger, lui-même l'alloit porter au roi. Le P. de La Chaise, voyant cette résolution si déterminée , prit sa démission , et lui promit d'en rendre compte au roi. II le fit, en effet : la réponse fut prompte et digne de tous les trois. Le confesseur dit au prélat que le roi avoit accepté sa démission, mais qu'en même temps il le nommoit de nouveau évéque d'Amiens, et lui comraandoit absolument d'accepter, et de cette manière le scrupule cessa , et l'affaire fut finie ; mais elle n'eut pas une médiocre part au scrupule que le roi prit à son tour de la vénalité des charges de ses aumôniers , et à l'attention qu'il a eue depuis à l'éteindre.

Pour revenir d'où la parenthèse m'a distrait, M. de Cambrai souffrit l'examen qu'il ne put éviter , et duquel il n'avoit rien de bon à attendre , pendant lequel M. de Metz mourut à Metz : ce qui fit vaquer un cordon bleu et une place de conseiller d'État d'Église. M. de Metz étoit frère aîné de M. de La Feuillade , leur aîné à tous deux ayant été tué à la bataille de Lens en 1647 [20 août 1648] sans alliance, attaché à M. Gaston comme leur père tué au combat de Castelnaudary en 1632. M. de Metz étoit un homme de beaucoup d'esprit, avec du savoir, qui avoit toujours fort été du grand monde. 11 avoit été un moment jésuite , à quoi son génie vif et libre étoit fort peu propre. Lorsqu'en 1648 M. de Lyonne fit nommer son père, qui étoit évéque de Gap, à l'archevêché d'Embrun , Georges d'Aubusson , qui est notre M. de Metz , eut Gap , et aussitôt après Embrun, sur le refus obstiné du père de M. de

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Lyonne qui étoit un saint évêque , et qui ne youlut point quitter son évêché.

M. d'Embrun brilla fort en diverses assemblées du clergé par sa capacité et son éloquence. Il eut des abbayes et l'ambassade de Venise en 1659, où il se soutint très-dignement, avec sagesse mais fermeté, contre la prétention du nonce Altoriti qui lui disputa l'Excellence et le rochet découvert devant lui , parce qu'à la manière d'Italie il couvroit le sien du mantelet. Il passa de là à l'ambassade d'Espagne en 1661 , où il étoit lors de l'insulte du baron de Batteville au comte, depuis maréchal d'Estrades, pour la préséance à Londres; et ce fut ce prélat qui fit à Madrid toute la négociation par laquelle il fut arrêté que l'ambassadeur d'Espagne déclareroit solennellement au roi que son maître lui cédoit partout la compétence, et qu'en aucun lieu les ambassadeurs d'Espagne ne disputeroient le pas ni la préséance aux ambassadeurs de France : ce que le marquis de La Fuentes vint exécuter à Paris comme ambassadeur extraordinaire d'Espagne, en 16G2. M. d'Embrun servit en cette occasion avec une grande fermeté et dextérité. Pendant cette ambassade il eut l'ordre du Saint-Esprit en la promotion de 1661. Il eut grande part à la fortune de son frère qui lui déféroit beaucoup. Il passa à Metz en 1668 avec tout ce qui lui fallut de Rome pour conserver le rang et les honneurs d'archevêque. Le roi lui parloit toujours et plaisantoitavec lui; il mettoit d'autres seigneurs en jeu, et cela faisoit des conversations souvent fort divertissantes. On l'attaquoit fort sur son avarice , il en rioit le premier , et jamais le roi ne le put réduire à porter un Saint-Esprit sur sa soutanelle comme les autres. Il disoit que celui du manteau suffisoit ; que la soutanelle étoit comme la soutane où on n'en mettoit point , et que la vanité avoit mis cela à la mode. Les autres lui répondoient qu'il n'en vouloit point , pour épargner deux écus que cela coûtoit sur chaque soutanelle ; et c'étoit ainsi des prises sur sa chère, sur son équipage, et sur tout, qu'il soutenoit avec beaucoup d'esprit , et se ruant à son tour en attaques fort plaisantes. Il conserva un grand crédit , et une grande considération jusqu'à sa mort , et les ministres le ménageoient. Il étoit bon évêque , résidant et fort appliqué à ses devoirs. Il avoit quatre-vingt-cinq ans, et il y en avoit trois ou quatre qu'il étoit peu à peu tout à fait tombé en enfance : il laissa un riche héritage à son neveu.

Celte mort arriva fort mal à propos pour M. de Cambrai. Il n'étoit plus à portée de rien; mais il eut la douleur de voir donner l'ordre à M. de Paris , et la place de conseiller d'État d'Eglise à M. de Meaux. Ce dégoût fut suivi d'un autre. Mme de Maintenon chassa de Saint-Cyr trois dames principales , dont une avoit eu longtemps toute sa faveur et sa confiance , et elle ne se cacha pas de dire qu'elle les chassoit à cause de leur entêtement pour Mme Guyon et pour sa doctrine. Tout cela , avec l'examen de son livre dont il ne se pouvoit rien promettre de favorable , lui fit prendre le parti d'écrire au pape, de porter son affaire devant lui , et de demander permission au roi d'aller la soutenir à Rome ; mais le roi lui défendit. M. de Meaux là-dessus envoya son livre au pape, et M. de Cambrai eut la douleur de recevoir une réponse sèche

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