‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 237 sur 374 · FROIDEUR DU PRINCE DE CONTI POUR LA POLOGNE · texte numérisé non relu

FROIDEUR DU PRINCE DE CONTI POUR LA POLOGNE

élection demeureroit nulle. Un particulier , quelque grand et riche et appuyé qu'il fût. ne pouvoit pas se flatter de suffire à cette dépense, et de faire dépendre la validité de l'élection du succès de cette entreprise : c'étoit exposer la fortune d'un prince du sang, non-seulement à l'incertitude des hasards d'un grand siège , mais à toutes les trahisons de ceux qui se trouveroient intéressés à le faire échouer par leur engagement contre l'élection de ce prince. On en fut si choqué à la cour, qu'on envoya Ferval en Pologne pour voir plus clair à ces avances de l'abbé de Polignac, essayer de raccommoder ce qu'il avoit gâté, et donner des nouvelles plus nettes et plus désintéressées de toute cette négociation. Peu après arriva un gentilhomme de la part du cardinal Radziewski , archevêque de Gnesne, qui étoit à la tête du parti du prince de Conti, et qui, comme primat de Pologne, étoit à la tète de la république pendant l'interrègne. Le compte qu'il rendit, et la commission dont il étoit chargé pour le roi et pour ce prince, donnèrent beaucoup d'espérances, mais peu d'opinion de la conduite de l'abbé de Polignac qui, parfaitement bien avec la reine de Pologne, s'étoit brouillé avec elle jusqu'aux éclats et à l'indécence, tellement qu'il fut jugé à propos d'envoyer l'abbé de Châteauneuf lui servir d'évangéliste , et qui porta à l'abbé de Polignac des ordres très-précis de ne rien faire que de concert avec lui. Il étoit frère de notre ambassadeur à Constantinople. C'étoient deux Savoyards, tous deux gens de beaucoup d'esprit et de belles-lettres, et tous deux fort capables d'affaires, l'aîné avec plus de manège, l'autre avec encore plus de fond et de sens; et on prit le parti d'attendre qu'il se fût bien mis au fait de tout en Pologne , et d'en être informé par lui avant que de s'embarquer plus avant.

M. le prince de Conti étoit fort éloigné de désirer le succès d'une élévation à laquelle il n'avoit jamais pensé. Il alloit jusqu'à le craindre. Il étoit prince du sang, et quoique malvoulu du roi, iljouissoit de l'estime et de l'affection publique; il profitoit encore de la compassion de sa situation délaissée et de son espèce de disgrâce, du parallèle qu'on faisoit entre lui si nu, et M. du Maine si comblé, de la préférence sur lui de M. de Vendôme pour le commandement de l'armée et de l'indignation qui en naissoit. Élevé avec Monseigneur , extrêmement bien avec lui et dans toute sa privance , il comptoit sur le dédommagement le plus flatteur et le plus durable sous son règne ; enfin il étoit passionnément amoureux de Mme la Duchesse; elle étoit charmante, et son esprit autant que sa figure. Quoique M. le Duc fût fort étrange . et étrangement jaloux, M. le prince de Conti ne laissoit pas d'être parfaitement heureux. Par ce recoin secret, il tenoit de plus en plus à Monseigneur, qui commençoit fort à s'amuser de Mme la Duchesse , laquelle avoit su lier sourdement avec Mlle Choin. C'en étoit trop pour que le brillant d'une couronne pût prévaloir sur les horreurs de s'expatrier pour jamais ; aussi parut-il extrêmement froid dans toute cette affaire , très-attentif à en faire peser toutes les difficultés , et si lent à la suivre , qu'on s'aperçut aisément de toute sa répugnance.

Après quelques difficultés et quelques délais sur les passe-ports des plénipotentiaires du roi pour la paix , ils arrivèrent , et incontinent après

Harlay et Crécy qui étoient à Paris partirent , et ils se brouillèrent dès Lille. Le Normand, fermier général en ce département, y étoit, qui fournit de bons chevaux à Crécy, son ami, et ne donna que des colliers et des charrettes à l'autre qui , au lieu de ne s'en prendre qu'à la sottise du fermier général , s'emporta contre son collègue. Il écrivit à la cour des plaintes amères. Le Normand fut blâmé, Harlay encore plus, qui sur les réponses sèches qu'il reçut se hâta de se raccommoder avec Crécy. A Courtrai ils apprirent que les plénipotentiaires des alliés avoient le caractère d'ambassadeurs, et qu'ils se préparoient à leur faire beaucoup de chicanes sur le cérémonial , parce qu'ils ne l'avoient point. Ils dépêchèrent donc un courrier là-dessus qu'ils attendirent à Courtrai, et qui leur apporta le caractère d'ambassadeurs; c'est ce qui fut cause qu'ils ne reçurent que des civilités, mais aucuns honneurs sur toute la frontière françoise, et que celle des ennemis leur en rendit de fort grands; ainsi que le dedans de leur pays. Ils arrivèrent à Delft, où ils trouvèrent Caillières. Ceux des alliés et de Suède étoient à la Haye , i quatre lieues d'eux; et à demi-lieue de Delft, le château de Ryswick au prince d'Orange où ils dévoient tous se trouver pour traiter. On l'avoit ouvert par divers côtés, afin que chacun pût entrer et sortir parle sien, et s'asseoir vis-à-vis de son entrée autour d'une table ronde pour éviter toute dispute de rang et de compétence. Force jeunes gens de robe et de Paris étoient allés à la suite des nôtres. Harlay y avoit mené son fils qui avoit beaucoup d'esprit et encore plus de débauche et de folie , et qui fit là toutes les extravagances les plus outrées et les plus continuelles, et dont plusieurs pouvoient avoir des suites fâcheuses et embarrassantes, même sans que le père parût y donner la plus légère attention.

La disposition des armées fut la même que l'année précédente , mais les princes ne servirent point. Le roi en étoit convenu avec Monsieur pour M. le duc de Chartres , et avec M. le Prince pour M. le Duc et M. le prince de Conti , qui se chargea de le leur dire. Le roi à la fin prit ce parti par le contraste de M. de Vendôme qui commandoit une armée, et parce qui s'étoit passé en Flandre de H. du Maine qui , ayant fait encore une campagne depuis, en fut dispensé pour toujours. M. le comte de Toulouse, qui n'avoit pas en soi la même raison, commanda la cavalerie dans l'armée du maréchal de Boufflers, et chacun partit pour les frontières. Le maréchal Catinat qui n'avoit plus d'occupation en Italie eut une armée en Flandre, avec laquelle il ouvrit la campagne par le siège d'Ath qui étoit mal pourvu, et se défendit mollement; la place se rendit le 7 juin , et le chevalier de Tessé en eut le gouvernement.

M. de Vendôme étoit parti pour la Catalogne avec l'ordre exprès de faire le siège de Barcelone ; le comte d'Estrées , vice-amiral en survivance de son père , y amena la flotte au commencement de juin avec les galères que commandoit sous lui le bailli de Noailles, leur lieutenant général , et avec ces forces navales ferma le port. Pimentel , qui avoit défendu Charleroi, et qui l'avoit rendu en 1693 au maréchal de Villeroy, commandoit dans Barcelone. Le marquis de La Corzana, mestre de camp général de la Catalogne , s'y étoit jeté , et le prince de Hebse- Darmstadt commandoit au Montjoui qui en est comme la citadelle,

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