‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 249 sur 374 · SUR LE RHIN · texte numérisé non relu

SUR LE RHIN

'rendit avec tous les honneurs de la guerre . excepté du canon , et fut traité par le prince Louis avec toutes sortes' de politesse et les louanges que méritoient sa valeur et sa belle défense. Il avoit été capitaine dans Picardie : nous gagnâmes donc en deux marches le camp de Marcksheim , où , logé un peu à part avec quatre ou cinq de mes amis, je me délassai de la querelle des officiers généraux , dont je n'avois cessé d'être fatigué, surtout depuis que ce courrier du cabinet nous eut fait r«passer le Bhin.

Ce fut en ce camp que nous reçûmes, par un courrier du cabinet, la nouvelle de la paix signée à Ryswick , excepté avec l'empereur et l'empire, mais la suspension d'armes avec eux. M. le maréchal de Choiseul envoya aussitôt un trompette à M. le prince Louis de Bade, et lui manda l'onire qu'il venoit de recevoir. Le prince Louis caressa fort le trompette , et manda au maréchal qu'il avoit le même avis de la Haye par M. Straatman, un des ambassadeurs de l'empereur, mais qu'il n'avoit encore aucun ordre de Vienrte, ce qui n'empëcheroit pas d'observer la suspension en attendant. 11 défendit aussitôt tous actes d'hostilités et rappela tous les hussards et tous les partis qui étoient dehors. J'eus grande envie de prendre cette occasion d'aller voir Mayence; plusieurs y furent, mais je n'en pus jamais obtenir la permission du maréchal. Il se tint toujours à dire que j'étois trop marqué, et que, tout général d'armée qu'il étoit, il n'y avoit que le roi qui pût permettre à un duc et pair de sortir du royaume. Nous n'en filmes pas longtemps à portée, mais ma curiosité n'en fut pas moins dépitée. La suspension étoit jusqu'au 1" novembre , et laissoit à cette armée liberté de subsister en attendant en pays ennemi. Comme par la suspension il n'y avoit rien à craindre, et que les fourrages manquoient absolument, l'armée alla cantonner dans le pays de la Sarre , et le maréchal prit son quartier général aux Deux-Ponts. Un comte de Nassau-Haulveiller, voisin de là , y amena de fort bons chiens courants pour le lièvre , et cette honnêteté nous fit grand plaisir. L'ennui nous faisoit faire des promenades à pied de trois ou quatre lieues, et nous gagna à tel point plusieurs que nous étions, qu'il nous persuada une vraie équipée.

Du Bourg, lors maréchal de camp et directeur de la cavalerie, faisoit ses revues par les quartiers. Il nous conta plusieurs choses curieuses d'une femme possédée , qu'il avoit apprises en passant à l'abbaye de Metloch, à deux lieues de Sarrelouis, qu'on y exorcisoit, et que pourtant il n'avoit point vue. Sur cela nous partîmes sept ou huit, moitié relais, moitié poste , pour faire dix-huit lieues. Au sortir de Sarrelouis, nous trouvâmes des gens qui en vendent, qui nous assurèrent que cette possédée n'étoit rien moins, mais ou une espèce de folle, ou une pauvre créature qui cherchoit à se faire nourrir. La honte et le courrier qui portoit les quartiers d'hiver, et l'ordre de la séparation de l'armée que nous avions rencontré à deux lieues de là. nous empêchèrent de pousser plus loin. Nous tournâmes bride, et revînmes tout de suite aux Deux- Ponts, où je trouvai le courrier du cabinet couché dans le lit de mon valet de chambre. Dès le lendemain matin je pris congé de M. le maréchal de Choiseul, et je partis pour Paris.

294 CURIEUI SORTILÈGE. [1697]

Cette sottise me Mt souvenir d'une histoire si extraordinaire et de telle nature, que pour ne la pas oublier et pour n'en pas allonger ces Mémoires, je la mettrai parmi les pièces' , et ma raison la voici : j'avois lié une grande amitié dans les mousquetaires avec le marquis de Rochechouart-Faudoas , qui y étoit aussi, quoique de plusieurs années plus âgé que moi. C'était un homme de valeur, d'excellente compagnie , et de beaucoup d'esprit, de sens, de discernement et de savoir. 11 étoit riche et paresseux; il ne trouva pas les portes ouvertes pour s'avancer dans le service aussi promptement qu'il eût voulu , il se dépita contre II. de Barbezieux, et quitta. Mme la duchesse de Mortemart et moi le toulûme? marier à une lille de M. le duc de Chevreuse qui épousa ensuite M. de Lévi. M. de Chevreuse en mouroit d'envie, mais il ne finissoit pas aisément une affaire. M. de Rochechouart s'en lassa, et il épousa une Chabanne , riche , fille du marquis de Curton. Il ne vécut pas longtemps avec elle, n'en eut point d'enfants, et mourut chez lui près de Toulouse fort brusquement. Sa femme en fut si touchée qu'elle se fit religieuse aux Bénédictines de Montargis, où elle vécut très-saintement. fai voulu expliquer quel étoit le marquis de Rochechouart , parce qu'il a été témoin oculaire de l'histoire dont il s'agit, qu'il vint tout droit à Paris du lieu près de Toulouse où il eu eut le spectacle , et me la conta en arrivant. C'étoil en carême 1696; je lui en fis tant de scrupule, qu'il alla au grand pénitencier. Par la dernière lettre que j'ai reçue de lui, de chez lui où il étoit retourné en automne la même année, il me mandoit que la même histoire, interrompue à sa vue la première fois, reçommençoit dans le même lieu avec le savant et l'homme de Pampelune , et que dans peu de jours il m'en feroit savoir le succès définitif. C'est en ce point qu'il mourut, et je n'en ai pu apprendre de nouvelles, parce que , ayant promis le secret du nom de son ami et du lieu où cela se passoit, il ne me voulut jamais nommer ni l'un ni l'autre. Ce marquis de Rochechouart Ait une vraie perte, et je le regrette encore tous les jours.

La campagne se passa fort tranquillement en Flandre , depuis la prise d'Ath par le maréchal Catinat. Il n'y fut partout question que de s'observer et de subsister. La paix cependant se traitoit fort lentement à Ryswick, où il s'étoit perdu beaucoup de temps en cérémonial et en communications de pouvoirs. Les Hollandois, qui vouloient la paix, s'en lassoient et plus encore le prince d'Orajige, qui avoit beaucoup perdu en Angleterre, et ne tiroit pas du parlement ce qu'il vouloit. Son grand point étoit d'être reconnu roi d'Angleterre par la France , et , s'il pouvoit, d'obliger le roi à faire sortir de son royaume le roi Jacques d'Angleterre et sa famille; l'empereur, fort embarrassé de sa guerre de Hongrie , des révoltes de cette année , des avantages considérables que les Turcs y avoient remportés, ne vouloit point de paix sur la mauvaise bouche. Il retenoit l'Espagne par cette raison , dans l'espérance d'événements qui le missent en meilleure posture et lui procurassent des

1 . Toy. aor ces pièces justificatives qui n'ont pas été retrouvées, page 270^ note.

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conditions plus avantageuses. Tout cela arrêtoit la paix. Le prince d'Orange, bien informé du désir extrême que le roi avoit de la faire, jugea en devoir profiter pour tirer meilleur parti de l'opiniâtreté de la maison d'Autriche, et, sans avoir l'air de l'abandonner, après en avoir feçu une si utile protection contre les Stuarts et les catholiques pour son usurpation , faire une paix particulière , en stipulant pour cette maison , si elle vouloit y entrer, sinon conclure pour l'Angleterre et la Hollande, et s'en sauver en alléguant que cette république dont il recevoit ses principaux secours et de laquelle il étoit bien connu qu'il éloit maître plus que souverain, et l'Angleterre dont il ne l'étoit pas tant à beaucoup près, quoique roi, lui avolent forcé la main , et que tout ce qu'il avoit pu, dans une presse si peu volontaire, avoit été de prendre soin , autant qu'il avoit pu , de mettre à couvert les intérêts de l'empereur et de l'Espagne. Suivant cette idée, qu'il fit adopter secrètement aux HoUandois, Porlland, par son ordre, fit demander tout à la fin de juin une conférence au maréchal de Boufllers, à la tête de leum armées.

Porlland étoit HoUandois, s'appeloit Bentinck, avoit été beau et parfaitement bien fait , et en conservoit encore des restes ; il avoit été nourri page du prince d'Orange. Il s'étoit personnellement attaché à lui. Le prince d'Orange lui trouva de l'esprit, du sens, de l'entregent et propre a l'employer en beaucoup de choses. 11 en fit son plus cher favori, et lui communiquoit ses secrets , autant qu'un homme aussi profond et aussi caché que l'étoit le prince d'Orange en étoit capable. Bentinck discret, secret, poli aux autres, fidèle à son maître, adroit en afl'aires, le servit très-utilement. Il eut la première confiance du projet et de l'exécutioa de la révolution d'Angleterre ; il y accompagna le prince d'Orange . l'y servit bien ; il en fut fait comte de Portland , chevalier de là Jarretière et fut comblé de biens; il servoit de lieutenant général dans son armée. Il avoit eu commerce avec le maréchal de Boufllers, à sa sortie de Namur, et pendant qu'il fut arrêté.

Le prince d'Orange n'ignoroit ni le caractère ni le degré de confiance et de faveur auprès du roi, des généraux de ses armées. Il aima mieux traiter avec un homme droit, franc et littéral, tel qu'étoit Bouffiers, qu'avec l'emphase, les grands airs et la vanité du maréchal de Villeroy. Il ne ci*aignit pas plus l'esprit et les lumières de l'un que de l'autre, et il comprit que ce qui passeroit par eux iroit droit au roi et reviendroit de même du roi à eux , mais que par Bouffiers ce seroit avec plus de précision et de sûreté , parce qu'il n'y ajouteroit rien du sien , ni à' informer le roi , ni à donner ses réponses. Bouffiers répondit à un gentiliiomme du pays chargé de cette proposition de Portland, qu'il en écriroit au roi par un courrier exprès, et ce courrier lui apporta fdrt promptement l'ordre d'accorder la conférence, et d'écouter ce qu'on lui voudroit dire. Elle se tint presqu'à la tête des gardes avancées de l'armée du maréchal de'Boufflers. Il y mena peu de suite, Portland encore moins, qui ne s'approchèrent point, et demeurèrent à cheval chacune de son côté. Le maréchal et Portland s'avancèrent seuls avec quatre ou Cinq personnes, et, après les premiers compliments, mirent pied à terre seuls et à distance de n'être point entendus. Ils conférèrent ainsi debout ,

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