PRINCE DE HESSE-DARMSTADT
encore de pouvoir demeurer à la cour, qui étoit tout leur but; c'est ce qui le fit gouverneur des armes en Catalogne après la perte de Barceu>ne, et la paix faite, c'est ce qui, à la fin de cette année, le fit faire grand d'Espagne à vie, pour qu'il pût demeurer à la cour et s'y insinuer à loisir , pour venir à bout du dessein de faire un enfant & la reine.
Les princes étrangers effectifs, c'est-à-dire souverains ou de maison actuellement souveraine, beaucoup moins les prétendus et les factices, ni ces seigneurs de francs-alleux qu'ils appellent un état, n'ont aucun rang ni aucune sorte de distinction en Espagne. Les grands de toutes classes ne font pas même aucune sorte de comparaison avec eux; ils y sont comme la noblesse ordinaire ; c'est pour cela que lorsque des princes renient s'attacher à cette cour, et que cette cour veut elle-même les y attacher, elle les fait grands à vie, mais de première classe, au moyen de quoi ils peuvent être de tout, et aller partout, parce qu'à ce titre de grand, ils ont le premier rang partout, et un rang parmi les autres grands , qui ne peut embarrasser leur chimère s'ils en avoient quelqu'une , parce que ce rang est égal pour tous les grands de même classe, el les traitements aussi, et tous très-distingués partout, et tous très-réglés et très-établis sans dispute; et qu'entre les grands ils affectent de marcher comme ils se trouvent , et de n'avoir aucune ancienneté parmi eux. Je ne dirai pas si la reine fut inaccessible de fait ou de volonté, je ne dirai pas non plus si elle-même, comme on l'a assuré, mais je crois sans le bien savoir, avoit un empêchement de devenir mère. Quoi qu'il en soit, M. de Darmstadt, grand d'Espagne, s'établit et se familiarisa à la cour de Madrid, fut des mieux avec le roi et la reine, arriva à des privances fort rares en ce pays-là, sans aucun fruit qui pût mettre la succession de la monarchie en sûreté contre les différentes prétentions, ni rassurer de ce cdté le politique conseil de Vienne.
Revenons maintenant en France voir un assez petit événement , mais tout à fait singulier. Mme de Malntenon , dans ce prodige incroyable d'élévation où sa bassesse étoit si miraculeusement parvenue , ne laissoit pas davoir ses peines; son frère n'étoit pas une des moindres par ses incartades continuelles. On le nommoit le comte d'Aubigné : il n'avoit Jamais été que capitaine d'infanterie , et parloit toujours de ses vieilles guerres comme un homme qui méritoit tout , et à qui on faisoit le plus grand tort du monde de ne l'avoir pas fait maréchal de France il y a longtemps; d'autres fois il disoit assez plaisamment qu'il avoit pris son bâton en argent. Il faisoit à Mme de Maintenon des sorties épouvantables de ce qu'elle ne le faisoit pas duc et pair, et sur tout ce qui lui passoit, par la tête , et ne se trouvoit avoir rien que les gouvernements de Béfort , puis d'Aigues-Mortes, après de Cognac qu'il garda avec celui de Berri pour lequel il rendit Aigues-Mortes , et d'être chevalier de l'ordre. Il couroit les petites filles aux Tuileries et partout , en entretenoit toujours quelques-unes, et vivoit le plus ordinairement aVec elles et leurs familles et des compagnies de leur portée où il raettoit beaucoup d'argent.
C'étoit un panier percé » foui enfermer, mais jplaisaût avec de l'esprit
[1697] SINGULIÈRE RETRAITE D'aUBIGNÉ. Wl
et des saillies et des reparties auxquelles on ne pouvoit s'attendre. Aveb tela bon homme et honnête homme , poli , et sans rien de ce que la yanité de la situation de sa sœur eût pu mêler d'impertinent; mais d'ailieurs il l'étoit à merveille, et c'étoit un plaisir qu'on aroit souvent avec lui de l'entendre sur les temps de Scarron , et de l'hôtel d'Albret , quelquefois sur des temps antérieurs, et surtout ne se pas contraindre sur les aventures et les galanteries de sa sœur, en faire le parallèle avec sa dévotion et sa situation présente , et s'émerveiller d'une si prodigieuse fortune. Avec le divertissant , il y avoit beaucoup d'embarrassant i écouler tous ces propos qu'on n'arrêloit pas où on vouloit, et qu'il ne faisoit pas entre deux ou trois amis, mais à table devant tout le monde , sur un banc des Tuileries, et fort librement encore dans la galerie de Versailles, où il ne se contraignoit pas non plus qu'ailleurs de prendre un ton goguenard, et de dire très-ordinairement le beau-frère, lorsqu'il vouloit parler du roi. J'ai entendu tout cela plusieurs fois, surtout chez mon père où il venoit plus souvent qu'il ne désiroit, et dîner aussi, et je riois souvent sous cape de l'embarras extrême de mon père et de mi mère, qui fort souvent ne savoient où se mettre.
Un homme de cette humeur, si peu capable de se refuser rien, et avec un esprit et une plaisanterie à asséner d'autant mieux les choses, qu'il ne craignoit pour soi ni le ridicule ni les suites sérieuses, étoit un grand fardeau pour Mme de Maintenon. Dans un autre genre elle n'étoit pas mieux en belle-sœur. C'étoit la fille d'un nommé Picère, petit médecin, qui s'étoit fait procureur du roi de la ville de Paris, qu'Aubigné avoit épousée en 1678 , que sa sœur étoit auprès des enfants de Mme de Montespan , qui crut lui faire une fortune par ce mariage. C'étoit une créature obscure, plus, s'il se pouvoit, que sa naissance, modeste, vertueuse , et qui , avec ce mari , avoit grand besoin de l'être ; sotte k merveille, de mine tout à fait basse, d'aucune sorte de mise, et qui embarrassoit également Mme de Maintenon à l'avoir avec elle et i ne l'avoir pas. Jamais elle ne put en rien faire, et elle se réduisit à ne la voir qu'en particulier. De gens du monde, cette femme n'en voyoit point, et demeuroit dans la crasse de quelques commères de son quartier. C'étoient des plaintes trop fondées et fréquentes à Mme de Maintenon sur son mari , à qui cette reine , partout ailleurs si absolue , ne pouvoit jamais faire entendre raison, et qui la malmenoit très-souvent ellemême.
Enfin , à bout sur un frère si extravagant , elle fit tant par Saint-Sulpice que, comme c'étoit un homme tout de sauts et de bonds, et qui avoit toujours besoin d'argent , on lui persuada de quitter ses débauches , ses indécences et ses démêlés domestiques , de vivre à son aise , sa dépense entière payée tous les mois, et sa poche de plus garnie, .et pour cela de se retirer dans une communauté qu'un M. Doyen avoit établie sous le clocher de Saint-Sulpice pour des gentilshoiïimes , ou soi-disant, qui vivoient là en commun dans une espèce de retraite et d'exercices de piété, sous la direction de quelques prêtres de Saint-Sulpice. Mmed'Aubigné , pour avoir la paix , et plus encore , parce que Mme de Maintenon le voulut , se retira dans une communauté , et disoit tout bas à ses com-