‹ Mémoires complets et authentiques du duc de Saint-Simon, sur le siècle de Louis XIV et la Régence (volume 5)Chapitre 267 sur 374 · SA FORTUNE · texte numérisé non relu

SA FORTUNE

demont d'employer tous ses talents pour s'avancer, et il les employa utilement. La nouvelle liaison d'intérêt de l'Espagne avec la Hollande et le voisinage des Pays-Bas y forma des liaisons dont Vaudemont sut profiter. Il sut s'insinuer auprès du prince d'Orange, et peu à peu devint de ses amis jusqu'à être admis dans sa 'confidence. Il fit un voyage ea Espagne chargé de diverses commissions secrètes. Il trouva cetto cour dans le désespoir de ses pertes, fort animée contre la personne da roi. Le sang quoique illégitime qui couloit dans ses veines ni la liaison intime en laquelle il étoit parvenu auprès du prince d'Orange ne lui avoit pas appris à l'aimer. Il n'avoit rien à en attendre : il se lâcha donc en courtisan à Madrid contre la personne du roi avec une hardiesse égale à l'indécence. Retournant en Flandre il voulut voir l'Italie, et il s'arrêta à Rome, où il s'insinua tant qu'il put parmi la faction espagnole, et pour lui plaire en usa sur le roi comme il avoit fait à Madrid. Ce qui avoit été méprisé et tenu pour ignoré d'abord ne put plus l'être sur un théâtre tel que Rome, qui est la patrie commune de toutes les nations catholiques. Les serviteurs du roi s'offensèrent d'une insolence si publique et si soutenue et en écrivirent . de façon que le roi fit prier le roi d'Espagne de mettre ordre à une conduite si éloignée du respect qui en tout temps est dû aux têtes couronnées, ou de n'être pas surpris s'il faisoit traiter et chasser de Rome M. de Vaudemont comme il le méritoit. Cette démarche finit la scène que M. de Vaudemont donnoit avec tant de licence, et les mêmes partisans d'Autriche qui l'y soutenoient furent les plus ardents à le faire disparoître. Il regagna donc les Pays- Bas par le Tyrol et l'Allemagne , avec ce nouveau mérite envers l'Espagne et l'empereur, auquel le prince d'Orange ne fut pas le moins sensible, par cette haine personnelle du roi qu'il ne pouvoit émousser, ni M. de Lorraine indifférent par la situation où le roi continuoit à le tenir, bien qu'il ne soit jamais échappé en la moindre chose à l'égard du roi. Il se faisoit honneur , au contraire , de lui porter un profond respect , et de supporter avec silence et toujours avec sagesse l'état auquel sa puissance l'avoit réduit; mais au fond de l'ftme, les héros se sentent de l'humanité, et il ne voulut rien moins que du mal à M. de Vaudemont de cette conduite, quoique lui-même fût bien éloigné de la tenir. Vaudemont étoit son cousin germain bâtard , et M. de Lorraine étoit lors dans l'apogée de sa gloire et de son autorité dans le conseil et dans la cour de l'empereur.

Tout concourut donc après ce départ précipité de Rome à faire marcher M. de Vaudemont à pas de géant. La Toison d'or , grand d'Espagne , prince de l'empire, capitaine général, tout lui fondit rapidement sur la tête , et bientôt après le grand emploi de raestre de camp général ' , et enfin de gouverneur des armes aux Pays-Bas. Élevé de la sorte et payé à proportion, il vécut avec splendeur, et comme il avoit infiniment d'esprit et d'adresse , il vint à bout d'émousser l'envie, et de se faire presque autant aimer que considérer par son crédit, et respecter par ses emplois. C'étoit ua homme affable , prévenant , obligeant , attentif à

I. Celte dignité répondait à celle de colonel général de la cavalerie.

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plaire et à servir, et qui ambitionnoit l'amour du bourgeois et de l'artisan à proportion autant que des personnes les plus distinguées. L'oisiveté de la paix lui fit recourir les bonnes fortunes , où il ne fut pas heureux. Il 'le fut encore moins en habiles gens qui pensèrent le tuer dans le grand remède. Je lui ai bu! conter, non pas cela, mais qu'étant tombé dans l'état où en effet ce remède l'avoit mis, qu'il disoit être un rhumatisme goutteux universel qui le tint des années entières sans aucun usage de ses bras ni de ses jambes , un empirique , à qui à bout de remèdes il se livra, l'avoit rétabli comme il étoit, et mis en état de monter à cheval. Il marchoit peu et difficilement, s'asseyoit et se levoit aTec peine , mais pourtant sans être nécessairement aidé en toutes ces actions, n'avoit plus d'os aux doigts des mains qui étoient comme entortillés les uns sur les autres. Avec cela une très-bonne santé , la têle parfaite, nul véritable régime de nécessité ni pour le manger ni pour veiller , la taille comme il l'avoit toujours eue , c'est-à-dire la plus belle dd monde et fort haute, les jambes seulement tout d'une venue, et le pins grand air et la plus grande mine du monde, douce, majestueuse, spirituelle au dernier point. Je me suis étendu sur ces bagatelles pour des raisons qui se verront dans la suite.

La guerre de 1688 arrivée, le prince, qui vouloit être maître des troupes d'Espagne, mit tout son crédit à élever son ami au commandement des armées. Des emplois qu'il avoit jusque-là, il n'y avoit plus qu'un pas à faire. Le prince de Waldeck qui les commandoit étoit vieux, on fit en sorte qu'il se retirât et que M. de Vaudemont fût mis en sa place sous l'électeur de Bavière, et en chef en son absence. La paix s'avançant, le prince d'Orange se fit une véritable affaire de procurer le gouvernement du Milanois à Vaudemont. Il y fit entrer l'empereur qui mit en mouvement tous ses serviteurs en Espagne et la reine, et M. de Vaudemont se trouva placé dans le plus grand et le plus brillant emploi de la monarchie d'Espagne par la protection du nouveau roi d'Angleterre et de l'empereur. Je le répète , tout ce détail est important à retenir pour ce qui se trouvera dans les suites.

Par la paix de Ryswick , M. de Lorraine fut rétabli avec les mêmes conditions que son père n'avoit pas voulu admettre, et qui l'empêchèrent toute sa vie d'y rentrer , et en même temps son mariage fut arrêté avec Mademoiselle, sur quoi quelqu'un dit assez plaisamment de la feue reine d'Espagne, de Mme de Savoie et de celle-ci, que de ses trois filles , Monsieur en avoit marié une à la cour , une autre à la ville , et la dernière à la campagne. Couronges , qui avoit été gouverneur de M. de Lorraine , qui étoit le principal de son conseil et grand maître de sa maison , vint tout à la fin de cette année en faire la demande , premièrement au roi , puis à Monsieur. La duchesse de Lorraine sa mère venoit de mourir. Elle étoit reine douairière de Pologne en premières noces sans enfants, et sœur de l'empereur; on l'appeloit la reine-duchesse.

L'année finit par la nomination des bénéfices. L'abbé de Mailly , aumônier du roi , et qui étoit fort de mes amis , eut l'archevêché d'Arles. Sa mère l'avoit fait prêtre à coups de bâton , et l'avoit laissé mourir de

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